C’est la faute à Voltaire…


???????Un ami russe, en séjour en France pour un stage de cardiologie, m’avait dit un jour : « nous en Russie, nous ne connaissons pas le goût de la vodka. Elle doit passer directement du verre à l’œsophage sans traîner dans la bouche, surtout dans les moments de fête où le seul objectif est de se saouler. Tandis que vous, les français, vous le reniflez, vous admirez sa couleur, vous le faites tourner dix fois dans votre verre et cent fois dans votre bouche par petites gorgées en répétant sans cesse : hum c’est bon ».

Un autre de mes amis, de Tokyo celui-là, me disait aussi : « Ce n’est pas facile de traiter des affaires avec les français. Quel que soit le sujet que l’on aborde avec vous, vous trouvez le moyen de le transformer en dissertation avec un chapelet de mots savants et de phrases alambiquées, avec des si, en outre, quoique, cependant, néanmoins, à moins que, etc… Rien n’est simple chez vous, Vous ne savez pas être pragmatiques ».

Ces deux exemples vont me permettre d’illustrer mon propos, car ils mettent en  exergue une particularité importante de l’exception culturelle française, à savoir un certain goût pour le raffinement en toute chose. Si ce trait de caractère peut être vu comme une qualité, on peut le considérer, a bien des égards, comme un énorme défaut. Je dirai même que c’est LE problème des français.

Cette particularité culturelle touche tous les domaines de la vie quotidienne : au travail, à la maison, dans la rue, dans les livres et les journaux, au cinéma, et même dans les sports et  loisirs. Et surtout, elle touche tous les français, faisant d’eux une race particulière : tous les français sont des intellectuels.  Tous, même les plus ignares d’entre eux. Même chez les plus incultes, on retrouve une base minimale de culture inculquée à l’école dite républicaine. Ils ont des idées sur tout et autant d’avis, devisent sur tout et ne sont d’accord sur rien. 65 millions de français, 65 millions d’opinions différentes, quel que soit le sujet. Sauf les rares fois où on les somme de trouver un consensus pour élire leurs notables. Mais dès l’élection faite, chacun s’empresse de reprendre sa parole et son indépendance, regrettant déjà sa petite faiblesse.

Ce pays de lumière, bourré d’intellectuels fier de son héritage – n’est-il pas le pays de Voltaire, de Diderot, de Montesquieu ? – navigue, dans un monde en plein bouleversement dans lequel la préoccupation principale est d’abord la survie. Il navigue tant bien que mal, à vue. A courte vue même. Malheureusement, trop de lumière éblouit, et pourrait même rendre aveugle. Les français ne voient plus rien. Ils dissertent dans le vide. Les discours sont creux et ressemblent à des caquètements de basse-cour. Les mots sont vides de sens, et quand ils en ont un, c’est, de plus en plus, pour exprimer son contraire ; de quoi faire pâlir de jalousie George Orwell.

Dans cette cacophonie où chacun y va de son chant, personne n’écoute plus personne. Tous, plus sourds les uns que les autres, rivalisent d’expertise et de connaissance éphémères. Etre, c’est s’exprimer. Et chacun veut être. Dans ce vaste salon qu’est devenu la France, le monde réel est loin, très loin. Dans la mesure où tout est vrai, tout est discutable, tout n’est que question de point de vue, alors il n’y a plus de valeurs, plus de principes, plus de base sur laquelle tout individu a besoin de s’appuyer pour exister. Dans ce contexte, toute construction intellectuelle ne peut aboutir qu’à du nihilisme.

Il y a plus grave. La société est une émanation de l’Homme. Elle fonctionne donc selon les mêmes règles que lui. Ses règles de survie obéissent aux mêmes mécanismes que le vivant en général. La première d’entre elles est la capacité à percevoir le danger afin de mieux s’en préserver. Pour prévenir le danger il faut une perception claire de son environnement. Or on constate, comme dit plus haut, que l’entendement des français est totalement brouillé par cet « intellectualisme » de pacotille. Toute possibilité de vision à long terme fait désormais partie du passé et, avec elle, la compréhension même des intérêts vitaux de la France. Et c’est là que se trouve le danger. Un pays riche qui devient aussi vulnérable, ne peut que se faire piller un jour ou l’autre. Un pays aussi puissant, qui n’a aucun sens de ses intérêts, ni même le sens du danger qui le guette à travers ses actes, ne peut qu’être instrumentalisé et utilisé par d’autres qui eux, savent clairement ce qu’ils veulent. Enfin, un pays  avec une telle vitalité intellectuelle si mal utilisée ne peut qu’être le paradis des manipulateurs de tout poil, actuels et à venir. D’ailleurs, nous en détenons quelques spécimens que le monde entier nous envie.

Quel gâchis. On pourrait mettre tout ça sur le dos de Voltaire et ses « copains » Pascal, Montaigne et autres Rousseau, des Lumières, sans oublier bien sûr les Victor Hugo et autres Lamartine. Mais pas seulement. S’il n’y avait pas eu cette francisation à marche forcée à la fin du 19ème siècle, avec ses méthodes douteuses dont on mesure les séquelles encore aujourd’hui malgré sa glorification persistante, les choses seraient bien différentes, et la France n’en serait pas moins un pays grand , fort et surtout lucide. Lucide, parce que ne s’abritant pas derrière les mots et ses images d’Epinal.

Avic

4 réflexions sur « C’est la faute à Voltaire… »

  1. Excellent article où lucidité et (im)pertinence marche l’amble avec l’humour, (parole d’ignare, j’ai vu le poulailler & entendu ses millions de volailles !)

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