Qui veut la tête d’Erdogan ?


Turquie576773Des révolutions de couleur, des printemps révolutionnaires, on commence à en avoir l’habitude. De la mascarade de Roumanie qui a fait tomber et assassiner Ceausescu à la comédie de Damas responsable d’une guerre encore en cours, nous avons appris beaucoup de ces révolutions toutes accompagnées de leurs snipers en mission commandée et de leurs meneurs professionnels, secondés par les technologies modernes de communication. Toutes ont visé à faire tomber un régime. Avec le recul, on a toujours fini par constater que ces ‘’révolutions’’ n’avaient de révolution que le nom, et que c’était toujours les mêmes manipulateurs qui tiraient les ficelles.

Comment alors ne pas se poser des questions devant chaque nouvelle autre révolution ? Ne pas le faire c’est penser que les précédentes manipulations n’étaient que des accidents conjoncturels. Or tout le monde sait que ce n’est pas le cas. On pourrait, également penser que ces mouvements populaires ne sont dirigés que contre des ‘’dictateurs’’, c’est à dire contre des régimes non amis de l’occident.  Les évènements récents nous ont montré qu’il n’en était rien. De grands amis tels que Ben Ali ou Moubarak ont été balayés en moins de deux, alors que tout le monde pensait qu’ils disposaient de soutiens solides. Kadhafi et Al Assad aussi étaient reçus en amis peu avant de se recevoir un coup de poignard dans le dos. Que dire de ce très grand ami que fut Saddam Hussein que l’on a amicalement poussé à envahir le Koweït pour mieux l’anéantir. Certaines amitiés sont mortelles.

Dans la marche du monde, l’amitié n’a jamais été protectrice. Elle ne le sera pas plus pour Erdogan qu’elle ne l’a été pour toutes ces personnes qui, du jour au lendemain, se sont retrouvées avec le titre de ‘’ plus grand dictateur de tous les temps’’. Fera-t-il partie du lot de ces nombreux ‘’amis’’ sacrifiés au nom des intérêts supérieurs de l’oligarchie ? Personne ne le sait encore, pour le moment. Seul l’avenir nous le dira. Mais l’on sait déjà que dans ces cas-là, l’appui des autres dirigeants mondiaux, fussent-ils  les plus puissants, ne changera rien à l’affaire. Ils pourront tout juste l’accompagner dans sa chute pour qu’elle soit moins douloureuse. On se rappelle Hosni Moubarak. On prend ici la mesure du pouvoir réel des présidents, comme s’ils n’étaient là que pour la mise en œuvre des programmes déjà décidés ailleurs et par d’autres.

Si les manifestations continuent – et elles n’ont pas l’air de vouloir se calmer, il y a de bonnes chances pour qu’Erdogan aille retrouver d’autres copains au cimetière des dictateurs, le Qatar ou éventuellement l’Arabie Saoudite, ou le bizutage risque d’être dur, vu l’appui qu’il a fourni pour la chute de certains d’entre eux. Qu’a-t-il bien pu faire pour mériter la disgrâce ? Ou peut-être, que n’a-t-il pas fait ? Lui reproche-t-on l’échec de la Syrie ? Ou d’avoir gardé deux fers au feu en maintenant des liens avec l’Iran ? Ou encore sa position vis-à-vis des gisements de gaz au large de Chypres ? On peut rajouter que beaucoup de grands projets, dans lesquels la Turquie tenait un rôle essentiel, ont capoté. C’est le cas par exemple du projet du gazoduc Nabucco, mis à mal par Gazprom, ou du projet  de percement du canal reliant la Mer de Marmara à la Mer Noire. (Voir l’article sur le remodelage de l’Europe Centrale et l’Europe de l’Est).

Comme souvent dans les changements de régimes, nous ne saurons rien avant de voir qui va être mis à sa place. Parfois il faut même attendre un certain temps, après les premières actions du nouvel arrivant, pour avoir une idée des causes de la destitution de l’ancien ‘’dictateur’’. En attendant, les évènements s’enchaîneront de manière logique, et personne n’aura rien vu venir. Pourtant, il existe des signes qui montrent que ces manifestations ne sont pas anodines. Outre que ce que nous savons de ce type de révolte-révolution, un autre évènement  noyé dans l’actualité turque devrait nous interpeler. Les attentats survenus il y a un mois à Reyhanli. Devant la cacophonie des déclarations, j’avais alors émis, dans un article à chaud, l’hypothèse qu’il pourrait y avoir des luttes internes au sein de l’élite turque.  Les médias n’en parlent presque plus et sont passés à autre chose : les manifestations. Les deux évènements, à moins d’un mois d’intervalle, pourraient bien être liés, ne serait-ce que parce que les révolutions et les attentats sont souvent manipulés et téléguidés. Il ne serait donc pas étonnant qu’une même main soit derrière tout ce qui se passe en Turquie.

Un autre signe, indirect celui-là, est la façon dont les médias traitent le sujet. Il est étonnant de constater comment Erdogan est subitement devenu ‘’orgueilleux’’, ‘’autoritaire’’, ‘’convaincu d’avoir été choisi par Dieu pour diriger la Turquie’’, ‘’formé dans le parti islamo-nationaliste extrémiste’’,  ‘’coupé de l’opinion, devenu incapable d’en saisir les humeurs’’, etc… Il n’est pas encore devenu un dictateur, mais le matériau est déjà en place. (Voir article Rue 89). Certains journaux insistent déjà sur le lâchage dont il a fait l’objet lors de son voyage au Maroc (où il n’a pas été reçu par le roi Mohamed VI) et en Tunisie (où il a fait face à l’hostilité de la foule). Pour faire bonne mesure, certains parlent de ‘’régime poutinien’’. Pourquoi se gêner quand on peut en avoir deux pour le prix d’un.

Quels que soient ceux qui veulent la peau d’Erdogan, ils travaillent sur du velours.  Le premier ministre turc a réussi l’exploit de se faire haïr par à peu près tout le monde, y compris par ceux qui l’adulaient et le mettaient sur un piédestal il y a à peine deux ans. S’il était submergé par la révolution, peu de gens le pleureront. Mais l’oligarchie aura gagné, encore une fois.

Avic

8 réflexions sur « Qui veut la tête d’Erdogan ? »

  1. Le plan A (renversement de l’allié de la Russie et de l’Iran) n’ayant pas réussi,le metteur en scène des révolutions arabes a choisit de renverser « l’exemple de la démocratie des pays arabes » dans une vision d’équilibre de la somme des forces militaires réunies des pays islamiques et arabes en cas de conflit avec Israël.C’est dans cette vision que le scénariste a définit son plan B. Entrera en scène avec plus de force est de vigueur l’Arabie saoudite avec un Wahhabisme encore plus extrémiste et diviser d’avantage les pays de la révolution sans le lampion ni la lanterne ‘Islam modéré à la Turque’. La Turquie votera laïque et une épée de Damoclès sera enfoncé à tous jamais dans cette partie du monde par la création d’un « Kurdistan pro-sioniste » qui aura comme territoire une partie de l’IRAK, une partie de la Syrie, de L’Iran et de la Turquie.Et les arabes et les turques auront de quoi s’occuper durant les 100 ans à venir!.
    Comme quoi, l’allié d’hier devient l’ennemi d’aujourdhui pour la bonne cause.

  2. Peut-on ajouter une hypothèse à votre excellent article? Il y a, depuis l’accession d’Erdogan au pouvoir, un conflit ouvert entre lui et son parti d’un côté et la classe militaire de l’autre. Il se fait que cette dernière est viscéralement OTANesque et profondément liée à Israël.

    Erdogan a tenté -avec des hauts et des bas- de donner des assurances aux deux. Il faut croire que le greffon a fini par être rejeté. Phénomène organique bien connu.

  3. Puis-je émettre un hypothèse, moi aussi? Et si toute cette contestation n’était qu’un effet boule de neige? Revenez qqs années en arrière, et regardez ce qui se passait, pendant les « printemps arabes », dans les autres pays arabes. La dernière « révolution » a eut lieu en Syrie, et tout le monde peut voir ce que cela a donné. Alors, et si, tout simplement, le peuple turque (enfin, celui des grandes villes pour le moment) voulait profiter de l’ambiance. Car, il existe en Turquie une contradiction qui me paraît évidente: Erdogan a su sortir son pays de la crise, et lui donner un élan économique que pas mal de pays européens rêveraient d’avoir. Mais d’un autre côté, il prend des mesures qui pourraient faire penser à de l’islamisme déguisé – je parle là de la vente d’alcool – même si (et on ne peut que le souhaiter) ce.n’était qu’une mesure de santé publique. Alors pour une partie du peuple – celle qui est la plus concernée par cette loi – la législation islamique ne peut pas avoir cours dans un des rares étât laïc arabe.

    Car il ne me semble pas que l’Occident en ait fini avec la Turquie. Elle peut encore lui servir à moult choses.

    J’ai encore une autre théorie concernant la Turquie, mais elle est longue à expliquer, et le faire à l’aide d’un téléphone portable, ce n’est pas le pied. J’attendrais donc d’être chez moi pour le faire.

    Salutations…

    1. Puis- je ajouter une hypothèse : le début de la fin de la Confrérie des Freres Musulmans?

      D’accord avec vous tous, par ailleurs. Excellent site et excellentissime contributeurs!!!!!!!!

  4. Bonjour Avic,
    N’as-tu pas remarqué une grosse anomalie dans le traitement médiatique de la crise en Turquie ?
    Celle-ci est expliquée selon un schéma unique : le refus croissant au sein de la société turque de la politique d’islamisation prônée par le gouvernement AKP. C’est exact mais cela n’est qu’une partie de la réalité.
    En effet, aucun média « mainstream » n’a établi la moindre relation entre les déboires actuels de R.T.Erdogan et la guerre en Syrie dans laquelle le gouvernement turc s’est embourbé jusqu’au cou. Sans cet élément essentiel (la Syrie), notre compréhension de ce qui se passe en Turquie serait très incomplète, voire faussée.
    Ce langage médiatique uniforme prouve, une fois de plus que les médias dans démocraties occidentales sont muselés par le lobby sioniste qui dicte ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire.

  5. Il y en aurait long à dire sur cette affaire qui commence avec la guerre du Yemen, piège tendu par l’Arabie Saoudite dès 1962, et dans laquelle Nasser s’est laissé prendre et embourber jusqu’en 1970. Elle rendra sa défaite contre Israël plus facile en juin 1967.

    L’alliance secrète -ou à tout le moins implicite- entre le royaume wahhabite et Israël a la bénédiction des USA. Elle vise à mettre à terre tout pouvoir arabe un tant soi peu nationaliste, ou progressiste ou tout simplement moderniste.

    Nasser mort et remplacé par Sadate, celui-ci ne mettra ses pas dans ceux de Kissinger lors de la guerre du Kippour. La pseudo-victoire égyptienne sur la ligne Bar Lev permettra à Sadate de faire le «geste» d,aller à Jérusalem (oui! À Jérusalem et non à Tel Aviv. C’est un premier signe de sa capitulation).

    Cette trahison de Sadate à l’égard d’Assad empêchera la Syrie de libérer complètement le Golan; une partie seulement le sera avec Kuneitra en ruines.

    Dès lors, les Wahhabites se déchaîneront sur deux fronts :
    1) Le premier, périodique et intermittent, consistera à s’en prendre au gouvernement de Damas lui reprochant de ne rien faire pour libérer le Golan. Et comment le ferait-il, dans l’état d’isolement où la trahison monarcho-sadatienne l’a laissé? Damas cherchera à sortir de cet isolement en essayant de contrôler autant que faire se peut la carte palestinienne ainsi que la carte libanaise.

    2) Le deuxième, systématique, consistera à multiplier les écoles coraniques d’obédience wahhabite dans l’ensemble du monde arabe et du monde musulman, ainsi d’ailleurs que dans les banlieues d’Europe. Le monde entier n’a pas fini de payer le prix de cette diffusion forcée du fanatisme wahhabite, version talmudisée et véritable trahison du Coran.

  6. Deux points différents méritent également d’être rappelés.

    1- Cette politique de destruction de tout mouvement libérateur du monde arabe commence dès 1928 avec la création des Frères Musulmans en Égypte destinés à entraver l’action du parti indépendantiste Al Wafd de Saad Zaghloul. Elle se poursuivra par l’assassinat de Saddam Hussein en Iraq, après l’avoir affaibli, tout en affaiblissant l’Iran par la guerre du même nom. Elle continuera avec le meurtre du farfelu, mais néanmoins sincère Ghazzafi. Et finira par se casser les dents en Syrie.

    2- Kissinger qui ne se contente pas de faire d’une pierre un coup, réussira à en faire deux. Si la guerre du Kippour a eu pour effet de briser le quasi encerclement d’Israël en pacifiant ses frontières avec l’Égypte et la Jordanie, elle a un autre effet que l’on oublie souvent.

    En effet, lorsque cette guerre éclate, on est en pleines négociations du GATT. L’économie européenne connaît alors une apogée, alors que celle des USA est dans une phase difficile. Les Européens se révèlent gourmands à ces négociations. Comment calmer leur appétit? Très simple. Lorsque la guerre du Kippour éclate, l’OPEP prend des sanctions contre l’Occident en doublant quasiment les prix du pétrole et en réduisant sa production… Cela a pour effet de mettre l’EUROPE à genoux… Et d’assurer la rentabilité du pétrole de l’Alaska et du Canada. Les approvisionnements de l’Amérique du Nord sont assurés. Seule l’Europe assoiffée de pétrole tend la langue qui pend jusqu’à terre.

    Sacré Kissinger!!!

  7. Bonjour à tous,
    Je viens de lire avec grand intérêt votre analyse des derniers événements turcs, Avic, et les hypothèses, rappels historiques, commentaires de Caligula, Le Caïd et Byblos, toutes contributions pertinentes et éclairantes qui m’ont beaucoup appris sur le suet.
    Un grand merci à tous.
    Cordialement – mvL17

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