Des agents secrets sont infiltrés dans les médias (et tout le monde s’en fout)


« Officiellement, la DGSE est la seule à compter dans ses rangs des agents sous couverture insérés dans la vie civile, parmi lesquels des journalistes employés dans les grands médias. »

L’espion du Président, Didier Hassoux, Christophe Labbé et Olivia Recassens, 2012

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Dimanche, la presse écrite et audiovisuelle de l’Hexagone a relayé les conclusions d’une note déclassifiée du renseignement à propos des « preuves » de l’implication du régime syrien dans l’usage de l’arme chimique contre les « rebelles » et la population civile.

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Ce document (disponible sur plusieurs sites dont celui du CRIF) est une synthèse élaborée conjointement par la DGSE (services secrets extérieurs) et la DRM (direction du renseignement militaire).

A-t-on vu, depuis 48 heures, des débats audiovisuels ou lu des éditoriaux mettant en doute la véracité du document? Presque aucun. Il faut se rendre sur les réseaux sociaux, les blogs militants ou les sites alternatifs pour découvrir des analyses ou des opinions relatives aux failles argumentaires de cette note officielle.

Une double légende continue pourtant d’avoir la vie dure : la presse française est plutôt « de gauche » et la gauche est naturellement encline à l’antimilitarisme. L’apathie des journalistes hexagonaux face aux « preuves » des services de la Défense pour justifier une intervention militaire en Syrie démontre qu’il n’en est rien.

Comment l’expliquer? Au-delà de l’esprit moutonnier des uns et de l’indifférence des autres, une troisième cause permet d’éclairer une telle attitude démissionnaire chez bon nombre de journalistes censés s’ériger en contre-pouvoir.

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Paru en janvier 2012,  L’espion du Président -ouvrage consacré à l’ex-directeur de la DCRI- confirma un secret de polichinelle : les services secrets français, aussi bien extérieurs (DGSE) qu’intérieurs (DCRI), emploient des agents déguisés en journalistes infiltrés au sein des grands médias hexagonaux. Leur mission? Espionner leurs camarades en train d’enquêter et, si besoin, intervenir pour désinformer l’opinion publique sur des sujets relatifs aux enjeux de la sécurité nationale. Les services peuvent également financer la formation professionnelle d’un futur journaliste comme le confirma Jean Guisnel dans son ouvrage consacré à l’histoire de la DGSE. Enfin, certains journalistes déjà en poste peuvent être sollicités pour des missions ponctuelles et sous couvert de patriotisme et/ou de paiements en liquide.

Hormis leurs employeurs, nul ne sait leur nombre ou leur identité. Il arrive qu’au détour de la parution d’un ouvrage de révélations, certains noms puissent fuiter. Tel fut le cas de Jean-Pierre Van Geirt, ex-journaliste à TF1, qui fut « outé » par l’ancien directeur des Renseignements généraux. D’autres peuvent choisir de faire eux-mêmes leur coming out comme ce fut le cas, en avril, de Patrick Denaud, ex-correspondant de guerre.

L’enjeu de la question est évident en temps de guerre : si la France décide d’attaquer la Syrie, l’opinion publique peut être sciemment la cible d’une désinformation afin d’assurer la propagande qui accompagne toute manoeuvre militaire de grande ampleur. Quand la DGSE publie un document relayé par des médias dans lesquels sont déjà installés certains de ses agents (déguisés en journalistes), il devient nécessaire, au regard de la manifestation de la vérité et de l’intérêt général, de mettre en doute les tenants et aboutissants de cette opération de communication.

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Evidemment, de nombreux journalistes n’ont guère besoin d’être rémunérés par les services secrets pour, le cas échéant, être instrumentalisés, rendre des services ponctuels ou, plus largement, fermer les yeux en cas de désinformation fomentée par leurs encadrants dans les rédactions. La précarité croissante du métier contribue à l’autocensure et à l’anesthésie de l’esprit critique.

Voilà pourquoi la grande presse n’a pas jugé nécessaire de s’attarder sur la signification et les conséquences de la nomination par François Hollande de Christophe Bigot, devenu directeur de la stratégie à la DGSE à la date du 1er septembre. La coïncidence est savoureuse : cet ex-ambassadeur en Israël, admirateur du purificateur ethnique David Ben Gourion et proche de la classe politique de Tel-Aviv, commence ses fonctions alors que la France est sur le point d’entrer en guerre contre la Syrie, un pays dont -précisément- le clan Netanyahu guette ardemment (depuis 1996) un changement de régime. Et sa venue ne manquera pas de contribuer à renforcer l’étroite coopération occulte, tissée depuis les années 50 et décrite par l’historien Yvonnick Denoël, des services secrets français et israéliens.

Christophe Bigot (à droite) avec Shimon Peres et Jacques Attali
Christophe Bigot (à droite) avec Shimon Peres et Jacques Attali

Voilà pourquoi la DGSE et la DCRI ne devraient pas rencontrer des difficultés pour tenter de modeler l’opinion publique à travers leurs agents infiltrés dans les rédactions de l’Hexagone.  Sans compter la docilité de ces véritables journalistes, plus nombreux que ces agents secrets sous couverture, qui sont toujours prêts à se laisser griser en jouant au « petit soldat » de l’ombre.

A titre d’illustration, un journal de la presse régionale a ainsi, selon toute vraisemblance, rendu service au nouveau directeur de la DGSE. En avril, j’ai rédigé sur Oumma un bref portrait de l’intéressé : Bernard Bajolet. J’y rappelais notamment une petite anecdote : le big boss des services secrets jouait au tric-trac avec Bachar El-Assad dans sa jeunesse. Pour donner à voir l’aura du personnage, j’avais inséré une vidéo de Bernard Bajolet, capturée par La Presse de Vesoul. A l’instar d’un aristocrate, le châtelain exposait ses jolies fontaines et laissait entendre qu’il était ravi d’avoir acquis sa propriété cossue dans la région. Rien de scandaleux, a priori.

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Pourtant, j’ai récemment découvert -en consultant l’article sur Oumma- que cette vidéo, mise en ligne par La Presse de Vesoul en décembre, avait été effacée depuis la publication de mon papier. Quelqu’un à la DGSE a obtenu, directement sur Dailymotion ou via l’entremise du quotidien régional, le retrait sans explication de cette vidéo.

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Il n’y avait aucun risque à l’égard de la vie ou de la réputation de Bernard Bajolet. Si l’homme est effectivement discret, des photos de son visage circulent sur Internet et sa domiciliation dans les environs de Vesoul est aisément identifiable.

Peu importe : le zèle d’un haut-fonctionnaire de la DGSE a fait disparaître une vidéo bénigne du Net.

Si l’on est capable, au sommet de l’Etat, de faire censurer une vidéo inoffensive produite par un journal local, il devient dès lors aisément imaginable que des moyens de pression plus considérables soient déployés pour dissimuler des informations susceptibles de porter atteinte à la sécurité nationale. Ou, plus exactement, à l’image de nos dirigeants.

Addendum 08/09: le quotidien britannique The Guardian a consacré aujourd’hui un article à propos de l’histoire des journalistes-espions au Royaume-Uni et de l’incidence de ce double emploi sur la présentation politico-médiatique en cours du dossier syrien.

http://hichamhamza.wordpress.com/2013/09/03/dgse-journalistes-syrie/

9 réflexions sur « Des agents secrets sont infiltrés dans les médias (et tout le monde s’en fout) »

  1. gros mensonge : les sces secrets français,assez nuls,sont comme la France : ils haïssent Israël…qui le leur rend bien !

  2. A reblogué ceci sur raimanet and commented:
    Bachar Al Assad, DCRI, DGSE, DRM, journalistes, la presse, renseignements, services secrets, syrie
    ===
    ici ou la, c’ est du pareil au même … république ! démocratie ! diplomatie !

  3. Et bien , c’est le bouquet : on aura tout vu. Comment après cela voulez vous respecter votre pays et ses dirigeants????

  4. excellent article ! Tout cela ne m’étonne pas du tout ! On voit bien quand on s’informe correctement que tout est censuré ,transformé ,etc etc etc……!

  5. C’est ça le plus gros mensonge : le produit de ces « progressistes réalistes » des milieux politiques, de l’éducation et des médias anglo-américains qui se considèrent comme les gestionnaires mondiaux des crises plutôt que comme la cause de ces crises. En ôtant à l’humanité l’étude des nations et en la figeant avec un jargon qui sert les intérêts des puissances occidentales, ils désignent les états « voyous », « maléfiques », « en faillite » en vue d’une « intervention humanitaire ».

    Une attaque contre la Syrie ou l’Iran ou tout autre « démon » américain s’appuierait sur une variante à la mode, la « Responsabilité de Protéger », ou R2P – dont le lutrin-trotter fanatique est l’ancien ministre des Affaires étrangères australien Gareth Evans, co- président d’un “centre global” basé à New York. Evans et ses lobbyistes généreusement financés jouent un rôle de propagande vital pour exhorter la « communauté internationale » à attaquer des pays où « le Conseil de sécurité rejette une proposition ou ne parvient pas à la traiter dans un délai raisonnable ».

    Evans existe en chair et en os. On peut le voir dans mon documentaire de 1994, « Death of a Nation », qui a révélé l’ampleur du génocide au Timor oriental. L’homme souriant de Canberra lève son verre de champagne pour porter un toast à son homologue indonésien alors qu’ils survolent le Timor oriental dans un avion australien, après avoir signé un traité pour piller le pétrole et le gaz du pays sinistré où le tyran Suharto avait assassiné ou tué par la faim un tiers de la population.

  6. L’historien Norman Pollack appelle cela le « fascisme progressiste » (liberal-fascism) : « Les marcheurs au pas de l’oie ont été remplacés
    par une militarisation totale de la culture, apparemment plus anodine. Et à la place du leader grandiloquent, nous avons un réformateur raté joyeusement à l’oeuvre, planifiant les assassinats et arborant en permanence un sourire. » Chaque mardi, l’« humanitaire » Obama supervise personnellement un réseau terroriste mondial de drones qui « écrasent comme des insectes » des êtres humains et leurs proches ainsi que les sauveteurs. (*) Dans les zones de confort de l’Occident, le premier dirigeant noir surgi de la terre de l’esclavage est toujours bien dans sa peau, comme si son existence même constituait une avancée sociale, sans considération pour la trainée de sang qu’il laisse derrière lui. Cet hommage à un symbole a pratiquement détruit le mouvement anti-guerre américain – l’unique succès d’Obama.

    En Grande-Bretagne, la politique de distraction par de faux images et de fausses identités politiques n’a pas tout à fait réussi. Une agitation est née, mais les gens de conscience devraient se dépêcher. Les juges à Nuremberg ont été clairs : « Les citoyens ont le devoir d’enfreindre les lois nationales pour prévenir les crimes contre la paix et l’humanité. » Les gens ordinaires de la Syrie, et d’innombrables autres, et même notre amour-propre, ne méritent désormais rien de moins.

    John Pilger

    http://johnpilger.com

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