Exclu-Syrie : Mise en lumière du rôle d’un centre « secret » de commandement international basé à Amman, en Jordanie


Dans un article publié hier, le quotidien émirati The National met en exergue le rôle d’un quartier général « secret » dans le soutien tactique, logistique et militaire apporté aux rebelles syriens dans le Sud de la Syrie. Ce centre de commandement serait composé d’officiers militaires arabes et occidentaux. Les entretiens menés par les journalistes permettent d’appréhender la « collaboration » internationale qui se cache derrière de nombreuses actions de l’Armée Syrienne Libre sur le front sud.

ob_8e15dc_ar-131229274Secret HQ in Amman helps and directs Syrian rebels in south | The National

Deux ans après le début de la guerre civile, on commence à peine à avoir un début d’idée de comment les choses se passent. Essentiel pour ne pas dépendre des déclarations officielles.

L’article original a été écrit par Phil Sands (liste de ses articles) et Suha Maayeh

« Un centre secret de commandement des opérations en Jordanie, composé de responsables militaires occidentaux et arabes, a apporté un soutien essentiel aux rebelles combattants sur le front sud de la Syrie en leur fournissant des armes et des conseils tactiques pour attaquer des cibles du régime.

Des combattants rebelles et des membres de l’opposition affirment que le centre de commandement, basé dans un bâtiment du siège du renseignement à Amman (en Jordanie), achemine des véhicules, des fusils sniper, des mortiers, des mitrailleuses lourdes, des armes légères et des munitions à des unités de l’Armée Syrienne Libre » [Elle se serait arrêté à ces armes n’allant pas jusqu’à fournir des armes anti-aériennes et anti-tank]

Des officiels jordaniens ont nié l’existence de ce centre. « Nous rejetons ces allégations. La Jordanie n’est pas un hôte ou ne fait pas partie d’une quelconque coopération contre la Syrie. L’intérêt de la Jordanie est de voir une Syrie stable et sûre, une Syrie capable de  garder ses problèmes à l’intérieur de ses frontières « , a déclaré Mohammad Al Momani, ministre des questions relatives aux médias (media affairs).

« Mais des membres l’opposition syrienne familiers avec les opérations rebelles menées à Deraa, à environ 75 kilomètres au nord d’Amman, ont déclaré que la Jordanie a accueilli le centre de commandement et a chargé les responsables supérieurs du renseignement jordanien de travailler avec les Etats occidentaux et arabes pour aider les rebelles à planifier des missions et obtenir des munitions et des combattants […].

L’existence d’un pont d’armes aux rebelles de la Jordanie à l’intérieur de la Syrie a été un secret mal gardé depuis une enquête du New York Times en Mars, mais peu de détails ont été rélévés son fonctionnement« .

Toutefois, selon des membres de l’opposition, le centre de commandement – connu comme « la salle des opérations » – est gérée par des responsables militaires de haut rang et un personnel provenant de 14 pays, dont les États-Unis, les pays européens et les états arabes  du Golfe, ces derniers fournissant l’essentiel du matériel et un soutien financier à des factions rebelles.

Une organisation bien précise sur le papier
« Le centre de commandement reçoit un préavis de l’ASL concernant les opérations projetées contre les forces fidèles à Bachar Al Assad, et remettent les armes uniquement si les responsables du centre approuvent les attaques.

«Quand nous voulons faire une opération, nous organisons, pour l’un de nos hommes, une réunion informelle avec un officier de liaison militaire de la salle des opérations et ils se rencontrent, dans un hôtel ou quelque part à Amman, et parlent des plans » dit un officier de l’ASL impliqués dans le système. « Si l’officier de liaison aime notre idée, il demande une réunion plénière de la salle des opérations et quelques jours plus tard, nous y allons et faisons une présentation officielle du plan, »

Ensuite, les conseillers militaires occidentaux et arabes au centre de commandement font des ajustements tactiques et aident à déterminer quand et comment l’opération devrait aller de l’avant.

Ils allouent également des armes nécessaires pour l’attaque et, selon le plan approuvé, mettent  la logistique pour s’assurer d’une bonne réception.

«Nous parcourons ensemble les détails, ce dont nous avons besoin en termes d’hommes et d’armes, et quand nous l’obtiendrons. Tout est détaillé, et c’est fait d’une manière très exacte », a déclaré un responsable de l’ASL. »

Un champ théoriquement restreint
Les factions islamistes en dehors de l’ASL, y compris les groupes affiliés à Al-Qaïda, ne sont pas impliquées dans la « salle des opérations » et ne reçoivent pas directement des armes ou des conseils militaires. [Ce qui n’empêche nullement des états de faire cela de leur côté]

Toutes les opérations de l’ASL à Deraa ne sont pas approuvées par le centre de commandement. Parfois, les unités de l’ASL effectuent des opérations de leur propre chef. Cependant « s’ils n’ont pas les armes dont ils ont besoin, ou si une attaque est  compliquée à planifier, les agents de l’ASL vont chercher le soutien du centre de commandement. »

« Nous coopérons l’un avec l’autre, ils ne nous contrôlent pas et nous ne faisons pas toujours comme ils nous disent. C’est plus comme s’ils nous donnaient des conseils et parfois nous les prenons et parfois nous ne les prenons pas », a déclaré un autre commandant de l’ASL impliqué dans le système. »

… mais des divergences d’interprétation quant à la portée pratique
Pourtant, selon un autre officier de l’ASL au fait des opérations rebelles à Deraa lesdites unités avaient été équipées avec des fusils modernes de fabrication autrichienne – équipé de magasins (chargeurs) de munitions transparents – des dizaines de milliers de pièces de munitions pour mitrailleuses de calibre lourd, des grenades propulsées par fusée ainsi que des mortiers et des obus »

Durant les deux derniers mois, les unités de l’ASL ont également reçu des véhicules, équipés de mitrailleuses lourdes, et des rebelles ont été envoyés en Arabie saoudite pour être formés.

« Il y a eu 80 combattants envoyés en Arabie le mois dernier pour une formation relative aux communications militaires. Au total, il y a eu quelques centaines de formés. Ils reviennent entièrement équipés – chacun avec une arme personnelle, un camion de ramassage pour chaque équipe de cinq hommes, une mitrailleuse lourde pour chaque équipe, ainsi que des vêtements, des bottes et ce genre de choses « , a déclaré un commandant de l’ASL« .

Un diplomate occidental a déclaré que les pays américains et européens ne fournissaient pas de munitions aux rebelles mais ont effectivement des agents de liaison en contact régulier avec l’ASL. [Difficile de déterminer qui décide quoi. Est-ce-qu’orienter les rebelles vers une instance collégiale, composée d’occidentaux et d’arabes, qui décide de fournir des armes arabes aux rebelles n’est pas une fourniture d’armes ?]

« Les armes saoudiennes et qataris fournies passent la frontière jordanienne, mais pas dans un volume apte à changer l’équilibre des forces sur le terrain [Pas dans le sens des rebelles en tout cas]

Ce soutien n’est pas du niveau du soutien russe à l’état syrien, selon le diplomate [On pourrait objecter que la Syrie est encore un état souverain et que l’armée syrienne est beaucoup plus nombreuse et n’est pas engagée dans la même tactique ce qui fausse la comparaison]

Un soutien qui a « beaucoup aidé » tout en étant trop resteint : « ils veulent maintenir un équilibre »

« Des unités de l’ASL à Deraa ont déclaré que le soutien international est venu avec trop de restrictions et ne suffit pas à réaliser des progrès importants.

« Durant l’été, il y a eu une réunion à la salle des opérations et de toutes les unités de l’ASL à Deraa et on nous a dit très clairement quelles sont les règles. Il [le centre de commandement] a dit que nous n’avons pas à attaquer les grandes installations militaires du régime sans approbation, que nous avons seulement à nous engager dans des opérations éclaires (hit-and-run operations) et que nous ne devons pas essayer de tenir le territoire parce que l’aviation du pouvoir syrien nous atteindra si nous le faisons » a déclaré un combattant de l’ASL informé sur les négociations.

Les unités de l’ASL devaient également s’engager à ne pas transférer des armes à des groupes islamistes, y compris le Front al-Nosra, qui a une petite mais puissante présence sur le front sud de la Syrie.

« Le centre de commandement a été bon pour nous, il a beaucoup aidé, mais nous aimerions plus d’engagement de leur part. Ils ne partagent pas vraiment leurs renseignements avec nous, ils ne nous donnent pas suffisamment d’armes pour faire le travail« , a déclaré un commandant de l’ASL.

« Nous pensons tous qu’ils veulent garder Assad plus fort que nous, ils veulent garder un équilibre nous obtenons suffisamment pour continuer, mais pas pour gagner« , a-t-il dit.

Le régime d’Assad avait accusé la Jordanie d’accueillir les rebelles et de les aider à se constituer en armée pour un assaut sur Damas.

Des factions de l’ASL à Deraa ont déclaré que la majorité de leurs approvisionnements – parfois jusqu’à 80% – a été acheminée par l’intermédiaire de leur centre de commandement. Mais ils ont également décrit une chaîne d’approvisionnement souvent complexe, opaque, même pour ceux qui y sont impliqués, avec des agents de renseignement, des donateurs privés et des certaines organisations agissant dans l’ombre.

« Cela devient très compliqué, tout le monde ment aux autres, tout le monde essaie de contrôler tout le monde », a déclaré un commandant de l’ASL. »

Conclusion :
Une lecture, même prudente, de cet article amène à la conclusion suivante : Le front sud de la guerre civile syrienne repose de manière substantielle sur une collaboration directe entre l’Armée Syrienne Libre et un réseau opaque d’agents étrangers chapeauté par un organisme collégial international plus ou moins secret et structuré. Cet organisme collégial structuré a des responsabilités directes dans l’approbation des opérations pour laquelle l’ASL ne peut pas ou ne veut pas agir seule, dans l’élaboration conjointe des tactiques et la décision de mobiliser des armes. Elle délègue de facto la formation et le financement des combattants à certains de ces membres. De même la fourniture des armes est aux mains du même réseau opaque d’agents de liaison décrit précédemment dans lequel semble exister des désaccords, des conflits, des jeux de pouvoir etc… La nature même de ce réseau structuré de collaboration rend complexe la définition d’objectifs stratégiques clairs et efficace et aboutit à une situation de statut-quo qui est perçu sur le terrain comme un manque de soutien, un certain abandon, une volonté de maintenir un équilibre contre l’ennemi.

De très nombreuses observations et questions viennent alors à l’esprit :

– Cette situation donne du grain à moudre à la rhétorique du président syrien quant à l’existence d’une coalition étrangère derrière l’allongement du conflit. Au vu de l’article, ce sont principalement les fournitures arabo-occidentales qui permettent à l’ASL de ne pas sombrer au Sud, qui libère indirectement du terrain pour les terroristes, qui mène à des alliances de circonstance entre l’ASL et les islamistes qui augmente la porosité entre les deux sphères (La guérilla de l’ASL mènerait à la conquête du terrain par les islamistes). Prudemment on se contera d’affirmer que la course pour alimenter les rebelles en armement ne fait qu’alimenter un équilibre meurtrier factice entre « rebelles » et gouvernement syrien).

– Une organisation similaire est-elle active sur le front nord (et nord-est) ? On peut affirmer sans grand risque que oui, au vu des révélations de cet article. Une telle structuration doit se retrouver, elle est peut-être basée en Turquie.

– Les occidentaux jouent un jeu très dangereux en tenant un rôle dans de telles struturations. Fixer des règles sur la tactique et l’utilisation des armes et déléguer la responsabilité finale sur des réseaux tenus par l’Arabie Saoudite ou le Qatar les rassurent sans doute quelque peu. Cependant on a suffisamment insisté sur la porosité entre l’ASL et les islamistes (un commandant de l’ASL est passé au Front al-Nosra il y a peu) pour craindre sur l’opportunité stratégique d’une telle démarche. Les islamistes peuvent s’emparer des armes, des déserteurs peuvent fournir des informations et des équipements, les djihadistes peuvent avoir une stratégie de conquête de terrain en passant derrière d’éventuelles actions de l’ASL, les armes et équipements peuvent être détournés au gré des jeux de pouvoir au sein des réseaux qui assurent l’intendance entre le « commandement central » et le terrain.

– Si on prend l’exemple de la France qui déclare aujourd’hi même soutenir, avec l’Arabie Saoudite, les rebelles dont l’objectif est de renverser Assad, on voit toute l’ambiguïté. Les islamistes veulent renverser Assad, les jihadistes veulent renverser Assad, les « modérés » veulent renverser Assad. Tous pour des raisons différentes, de qui parle Hollande, de qui parle l’Arabie Saoudite. Très facile de jouer sur les ambiguités. Je doute clairement que ce soit la France qui dispose de l’expertise pour prendre contact avec les arabophones sur le terrain, ils doivent s’en remettre aux mains des nations du Golfe pour la constitution des réseaux d’agents de liaison etc… Il doit y avoir de très forts enjeux et de fortes tensions en coulisse comme en témoigne l’opacité du processus. [Dans l’article de La Croix, le chercheur Frédéric Pichon déclarait : « Cela s’est produit, parce que dès le début de la guerre, les Occidentaux ont sous-traité le conflit à leurs amis, les pays du Golfe, et à l’Arabie saoudite en particulier, pensant que cela accélérerait la fin du régime. », je partage cette analyse, la position officielle ne semble pas avoir changée (surtout quand dans le même temps on conclut des contrats avec l’Arabie Saoudite pour armer le Liban).]

– Les États-Unis et les occidentaux peuvent-ils dirent qu’ils ne livrent pas d’armes uniquement car elles ne sont pas de leur fabrication (ce dont on peut déjà douter parfois) alors que des hauts gradés de l’armée participent à la structure qu’on a évoqué dans l’article. C’est plus que douteux…

Perenniser cette situation en rajoutant de l’huile sur le feu est dangereux. La conférence de Genève-2 pourrait produire des avancées mais les filières opaques crées, les relations « d’affaires », les intermédiaires, les réseaux de donateurs privés, les armes ne vont pas s’envoler comme par magie en brandissant un bout de papier qui, s’il aboutit, mènera à des déceptions, des interprétations divergentes, des tensions, des rejets etc…

http://www.points-de-vue-alternatifs.com/2013/12/exclu-syrie-mise-en-lumi%C3%A8re-du-r%C3%B4le-d-un-centre-secret-de-commandement-international-bas%C3%A9-%C3%A0-amman-en-jordanie.html

2 réflexions sur « Exclu-Syrie : Mise en lumière du rôle d’un centre « secret » de commandement international basé à Amman, en Jordanie »

  1. C’est là que nous comprenons que la guerre contre le terrorisme est une énorme supercherie mise en place en septembre 2001 par les états-unis. Suivant les buts recherchés ces groupes bien qu’étant les mêmes sont qualifiés soit de terroristes ou bien de combattants de la liberté soit ils sont combattus soit aidés et armés ou est la logique ?

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