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Egypte: Dans l’oeil du cyclone – Andre Vltchek


Bâtiment du gouvernement incendié au Caire.
Bâtiment du gouvernement incendié au Caire.

Ils disent que des milliers de personnes sont mortes pendant et après le  coup d’Etat du 3 Juillet 2013 en Egypte. Les chiffres semi-officiels et ceux des conservateurs parlent de 1.600 victimes.

Une fois de plus les gens disparaissent, des gens meurent. Durant les manifestations, des tireurs d’élite ont été positionnés sur les toits des grands immeubles au Caire et à Alexandrie. La peur est partout.

Dans toute la région, une grande vague de répression est en cours. Les alliés des Occidentaux arrêtent et assassinent l’opposition : en Egypte, en Turquie, au  Bahreïn et en Arabie Saoudite …

Il est largement admis, au moins parmi ceux qui sont encore dans la résistance, que le président Morsi, leader des Frères musulmans, a trahi la révolution. Puis, alors que les protestations populaires secouaient le Caire, Suez, Alexandrie et d’autres parties du pays, l’armée égyptienne est ‘’intervenue’’, effectuant ce qui a été qualifié en Occident comme« coup d’Etat sans effusion de sang ».

A cette époque, certaines personnes se sont réjouies, même les plus pauvres, mais seulement pour un temps extrêmement court. Les meurtres ont commencé presque immédiatement, et les chars ont pris position dans tout le pays.

Non seulement l’armée n’avait pas l’intention de ramener la révolution sur une voie socialiste (ou au moins une certaine orientation sociale),  mais il est vite devenu évident qu’elle était en train de faire revenir le pays, essentiellement et rapidement, vers le régime de Moubarak.

Ce n’est pas très étonnant puisque l’armée égyptienne bénéficie d’un énorme soutien financier et idéologique de l’Occident, depuis des années et des décennies.

***

Cette fois, j’ai passé une semaine avec les membres de l’opposition égyptienne, principalement avec l’Organisation Socialiste Révolutionnaire. J’ai également visité certaines manifestations des Frères musulmans à Alexandrie, au cours desquelles, deux personnes ont perdu la vie.

Il s’agit clairement d’un moment inquiétant pour le pays. À peu près tout peut arriver à tout moment. Les répressions brutales des forces armées deviennent presque une routine quotidienne. Des centaines de personnes meurent chaque semaine.

Mais le peuple égyptien est fort et déterminé. Ils ne sont pas toujours idéologiquement prêts (résultat de plusieurs décennies de lavage de cerveau par le régime de Moubarak), mais au moins ils se rendent compte qu’ils sont pauvres, trompés et exploités. Beaucoup d’habitants de taudis, qui ont d’abord soutenu le coup d’Etat militaire, se retournent maintenant contre le pouvoir des forces armées. Les gens veulent, ils exigent, la justice sociale.

Dans notre récent entretien, Noam Chomsky a dit que l’Egypte et d’autres pays de la région en sont là où l’Amérique latine était il y a quelques années.

Dans le passé, l’Egypte se déplaçait sur une trajectoire patriotique et socialiste, mais les forces impérialistes étrangères l’ont déraillée.

Aujourd’hui, à nouveau, il y a une chance que le processus interrompu il y a plusieurs décennies, puisse reprendre. Mais il est clair que le régime et ses institutions ne vont pas disparaître du jour au lendemain, sans un combat brutal.

En fin de compte, la vraie révolution peut revenir, et elle peut triompher. Mais des milliers d’Egyptiens devront peut-être mourir durant le processus, en luttant pour un monde meilleur.

 

Harangue des manifestants.
Harangue des manifestants.

 

Sans-abri à la place Tahrir au Caire.
Sans-abri à la place Tahrir au Caire.

 

Les visages des Frères musulmans à Alexandrie.
Les visages des Frères musulmans à Alexandrie.

 

Une des innombrables institutions militaires.
Une des innombrables institutions militaires.

 

Mariage égyptienne pendant le soulèvement national.
Mariage égyptienne pendant le soulèvement national.

 

Bâtiment détruit à côté du mur du Caire.
Bâtiment détruit à côté du mur du Caire.

 

Scène de rue au Caire.
Scène de rue au Caire.

 

".. Et ensuite ils y vont et ils meurentr."
« .. Et ensuite ils y vont et ils meurent. »

 

Barre de fer et Frères musulmans à Alexandrie ; des durs.
Barre de fer et Frères musulmans à Alexandrie ; des durs.

 

Logements pour classes moyenne selon les normes locales.
Logements pour classes moyenne selon les normes locales.

 

Frères musulmans à Alexandrie - et ils y vont!
Frères musulmans à Alexandrie – et ils y vont!

 

Près de la place Tahrir.
Près de la place Tahrir.

 

Militaires omni-présents.
Militaires omni-présents.

 

Manger à l'extérieur.
Manger à l’extérieur.

 

Une ville en paix ?
Une ville en paix ?

 

Recrutement de nouveaux jeunes membres de l'Organisation Socialiste Révolutionnaire.
Recrutement de nouveaux jeunes membres de l’Organisation Socialiste Révolutionnaire.

 

Contrôle dans les rues au Caire ... ces jours-ci.
Contrôle dans les rues au Caire … ces jours-ci.

 

Un mur au Caire, protégeant  l'ambassade américaine.
Un mur au Caire, protégeant l’ambassade américaine.

 

Des jeunes qui protestaient contre la disparition d'un militant.
Des jeunes qui protestaient contre la disparition d’un militant.

 

De quoi ont-ils peur?
De quoi ont-ils peur?

 

Wassim Wagdy l'un des leaders de l'organisation socialiste révolutionnaire.
Wassim Wagdy l’un des leaders de l’organisation socialiste révolutionnaire.

 

Murs de protection des édifices gouvernementaux.
Murs de protection des édifices gouvernementaux.

 

Deux figures de l'opposition.
Deux figures de l’opposition.

 

Un dur à cuire de chez les Frères musulmans.
Un dur à cuire de chez les Frères musulmans.

 

C’était normalement une station de métro.
C’était normalement une station de métro.

 

Ils veulent le retour de Morsi.
Ils veulent le retour de Morsi.
L'émeute des Frères musulmans à Alexandrie.
L’émeute des Frères musulmans à Alexandrie.

 

Ce jour-là, deux personnes sont mortes ...
Ce jour-là, deux personnes sont mortes …

 

Andre Vltchek

Traduction par Avic

http://www.counterpunch.org/2013/09/17/egypt-in-the-eye-of-the-storm/

Turquie: Notre ami en prison


par ANDRE Vltchek

Notre ami Serkan Koc a été arrêté …

Nous ne savions pas quand c’est arrivé. Pas sûr de l’époque, des circonstances … Notre interprète et traducteur, notre ami Levent, nous a écrit un e-mail; très bref, très simple …

Notre univers s’est effondré, pour plusieurs brèves mais substantielles secondes, et nos épaules se sont affaissées, et nous avons senti une douleur quelque part profondément à l’intérieur.

Serkan n’est pas seulement un ami, il est un documentariste turc courageux, l’un des plus prolifiques dans cette partie du monde.

Il a fait des dizaines de films sur l’injustice, sur l’impérialisme et sur l’alliance entre l’Occident et la Turquie dans l’entrainement de «l’opposition» syrienne sur le territoire turc, en particulier autour de la ville frontalière de Hatay.

Il a suivi les mouvements des combattants étrangers, il est allé partout en Syrie pour suivre «l’opposition», des «camps de réfugiés» jusque dans les villes syriennes et les champs de bataille.

Les manifestants à Istanbul.
Les manifestants à Istanbul.

Serkan travaille pour la chaîne de télévision Ulusal. Ulusal signifie «National», mais ce n’est pas un de ces médias d’état ​​ou «officiels» – c’est de la vraie opposition, tout comme sa sœur en version imprimée, Aydenlik. En fait, lors d’une visite de Hilary Clinton à Ankara, des rumeurs ont circulé qu’elle faisait ouvertement du lobbying avec le gouvernement en place pour arrêter à la fois Aydenlik et Ulusal.

Pourquoi?

La réponse est simple: les deux médias se positionnent fermement pour des idéaux patriotiques, les principes sociaux et socialistes, et pour une philosophie anti-impérialiste déterminée. Pendant des années, ils ont dénoncé le rôle de la Turquie dans la déstabilisation de la Syrie voisine, pendant des décennies, ils se sont opposés à l’hébergement des militaires de l’OTAN et des bases aériennes. Pendant des années, ils se sont opposés au capitalisme sauvage qui est arrivé en même temps que l’administration actuelle.

Pendant des jours et des nuits, sans relâche, des gens comme Serkan Koc ont monté des films, s’engageant au niveau le plus élevé du journalisme d’investigation, luttant pour une meilleure Turquie et un monde meilleur.

Dans le cas de Serkan, son travail était étroitement lié à son partenariat avec sa femme, Beste, son indéniable seconde moitié, mais aussi son partenaire de travail acharné. C’est en pensant à tous les deux que nous écrivons ces mots, le présent rapport, et cet appel!

Mais quelle principale irritation Serkan Koc a-t-il causée? Qu’est-ce qui a bien pu outrager le gouvernement de la Turquie à ce point?

« Maintenant, malheureusement Tayyip Erdogan est devenu notre premier ministre, et il a reçu une mission de la part des Etats-Unis d’Amérique », nous a expliqué récemment Serkan Koc, à Crista et moi, alors que nous travaillions sur le film documentaire, la Turquie entre l’Est et l’Ouest pour la chaîne de télévision latino-américaine Telesur. Nous étions assis dans le bureau de Serkan, au cœur d’Istanbul. « L’objectif était ‘’le projet du Grand Moyen-Orient des Etats-Unis « , visant à changer les frontières des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et Erdogan a été porté au pouvoir exactement en tant que co-président de ce projet du Grand Moyen-Orient ».

Et Serkan a poursuivi:

«Afin d’accomplir cette mission il avait à faire quelques sérieuses manœuvres; donner l’impression qu’il est contre Israël et contre les Etats-Unis, pour la bonne raison qu’un dirigeant qui est du côté d’Israël et des Etats-Unis ne pouvait pas réussir cette mission au Moyen-Orient. Maintenant, le gouvernement du Tayyip Erdogan est fini. Le gouvernement Erdogan Tayyip va maintenant vers le bas de la colline, à partir de maintenant jusqu’à la fin.  »

Naturellement, ce n’est pas quelque chose, pas une rhétorique que Tayyip Erdogan aime entendre. Et sa colère, sa fureur, sa vindicte peuvent souvent être au vitriol.

Maintenant, il y a déjà des centaines de patriotes, des généraux militaires, et d’intellectuels turcs dans les prisons, dans tout le pays. Beaucoup d’entre eux sont détenus ou en attente de procès, à la prison de haute sécurité notoire de Silivri, sur la rive européenne de la Turquie, à environ 60 kilomètres d’Istanbul.

Leur «crime» est qu’ils se sont opposés à l’étroite alliance turque avec l’OTAN et avec les Etats-Unis. Bien sûr, il y avait d’autres questions «liées», mais la critique de l’OTAN et de l’alliance avec l’Occident étaient les principaux «péchés».

Ce n’est pas seulement le «péril rouge» (écrivains, journalistes et autres intellectuels) qui sont confrontés à de lourdes sentences, mais même quelques-uns des éminents chefs militaires, comme le général d’armée aérienne 4 étoiles Bilgin Balanli qui, comme nous l’avons appris par sa fille Burcu Balanli, était sur le point de devenir commandant en chef de l’armée de l’air turque, avant d’être arrêté et jeté dans un cachot. Ou comme Ahmet Yavuz, le major-général 2 étoiles, qui est actuellement détenu à Silivri.

Zeynep Isik, directeur de « Avcilar Ataturkist Thought », et membre éminent du Parti des travailleurs, nous a expliqué juste en face de la prison de Silivri:

«Ces arrestations, ces opérations … nous ne pensons pas que ce soit quelque chose que la Turquie a fait de son propre chef, il y a de solides évidences et des preuves pour soutenir cette affirmation. Il s’agit d’une opération effectuée par les Etats-Unis contre les intellectuels turcs, et en particulier contre les forces armées turques « .

Bien sûr, la Turquie est désormais un allié essentiel des Etats-Unis et de l’Europe, au Moyen-Orient, aux côtés d’Israël et de l’Arabie Saoudite. Et en tant que tel, il est constamment encouragé de «l’extérieur» pour freiner son opposition, pour intimider sa dissidence. Toutes les arrestations massives, les procès de masse et d’autres mesures oppressives rencontrent très peu de critiques de la presse grand public occidentale, un scénario d’engagement étonnamment similaire  à celui adopté à l’égard d’autres proches alliés dans le monde, tels que l’Indonésie et Israël.

«Parler de l’actuel gouvernement, le gouvernement répressif … on doit le voir comme un gouvernement plutôt de type chef unique d’une organisation politique, sans aucune transparence en son sein. Et le leader n’accepte aucun défi, aucune critique, il dirige le parti politique, l’AKP, comme si c’était sa propre entreprise « , selon E. Ahmet Tonak – Professeur d’économie à l’Université de Bilgi d’Istanbul – qui a partagé ses réflexions sous et hors caméra, pour notre film documentaire.

Protestations dans Gezi Park.
Protestations dans Gezi Park.

Les récents combats sur le parc Gezi que le gouvernement a tenté de «privatiser» et transformer en un lieu commercial, a tourné à la violence. Des milliers ont été blessés, des centaines ont été arrêtés. Il est vite devenu évident que la lutte n’est pas sur le petit coin de verdure au milieu de la ville tentaculaire, c’est sur le système politique et économique lui-même, et sur l’alliance de la Turquie avec l’Occident. Beaucoup de citoyens turcs ont déjà perdu confiance dans la démocratie représentative, comme nous l’ont expliqué le Professeur E. Ahmet Tonak et beaucoup d’autres.

« Avec les manifestations du parc Gezi nous avons vu qu’il y avait un très grand malaise social dans notre société», a déclaré Osman Erbil – directeur général adjoint du TGB (Parti des Travailleurs), qui a été arrêté le même jour que notre ami Serkan Koc. « Et l’une des raisons de ce malaise social, c’est que les politiques du gouvernement de l’AKP interdisent les libertés et coopèrent avec l’impérialisme. Le but de tout cela – s’assurer que la Turquie ne développera pas son propre parcours indépendant « .

Prison de Silivri.
Prison de Silivri.

Et pourtant, la société s’est révoltée. Elle s’est soulevée, et est allée aux barricades. Les gens, jeunes et vieux, se sont battus avec la police anti-émeute.

Certains sont morts et d’autres ont été blessés, et il y a ceux qui ont disparu.

Lorsque nous travaillions sur notre documentaire, Crista s’écriait souvent: «Comment se fait-il que eux ils osent, tandis que les Indonésiens n’osent pas? »

Et pour répondre à sa question rhétorique, il faut rappeler les paroles de Noam Chomsky, qui, quand nous parlions de la Turquie dans un dialogue que nous avions eu, lui et moi, l’an dernier au MIT (un dialogue qui sera bientôt publié sous forme de livre et sortira comme film), avait déclaré avec un large sourire : «les intellectuels turcs sont uniques! Je ne connais personne d’autres comme eux, nulle part dans le monde.  »

Chomsky avait parlé de défi, de courage et de désobéissance civile.

Il y avait aussi quelque chose de plus dans l’air autour de Gezi Park, alors même que la fumée toxique des gaz lacrymogènes montait lentement vers le ciel : il y avait de l’espoir et de l’optimisme, un signe clair que le peuple de Turquie, beaucoup d’entre eux, croient encore que si l’on se bat pour un monde meilleur, si l’on est courageux et déterminé, le monde meilleur est possible.

Serkan Koc a lutté courageusement pendant de nombreuses années, des décennies. Lui et son épouse Beste ont combattu, tout comme des centaines d’autres, des milliers d’autres, et maintenant des millions.

Je ne sais pas ce qui lui est arrivé après l’arrestation. Certains disent qu’il a été libéré après deux jours. Je l’espère. Il est notre ami. Un homme que nous respectons. Nous ne parlons pas la même langue, et quand Crista et moi avions travaillé avec lui à Istanbul, nous avions dû utiliser un interprète.

Taksim Square - la police avant l’action.
Taksim Square – la police avant l’action.

Mais ayant vu la façon dont ils travaillaient et la détermination qui émanait d’eux, nous étions certains que tant Serkan que Beste auraient donné le meilleur d’eux-mêmes, leur vie, pour améliorer le monde grâce à leur travail acharné. Nous nous sommes sentis inspirés par eux, comme par tant de gens dans leur pays.

Serkan devrait être libre. Et il ne devrait jamais être de nouveau arrêté. Et la Turquie doit être libre, et ne plus jamais être asservie sous une dépendance impérialiste vicieuse.

Et puis, qui sait, un jour peut-être, nous pourrions revenir dans cette ville merveilleuse, Istanbul, et s’y sentir chez soi, au lieu de braver les jets d’eau provenant des citernes des canons à eau, au lieu d’étouffer empoisonné avec des gaz lacrymogènes.

Nous viendrons, mais seulement si notre ami Serkan est libre!

Andre Vltchek est un romancier, cinéaste et journaliste d’investigation. Il a couvert les guerres et les conflits dans des dizaines de pays. Son roman acclamé par la critique politique révolutionnaire Point of No Return est maintenant réédité et disponible. Océanie est son livre sur l’impérialisme occidental dans le Pacifique Sud. Son livre provocateur sur post-Suharto en Indonésie et le modèle de marché fondamentaliste est appelé « Indonésie – L’archipel de la peur « (Pluton). Il vient de terminer un long métrage documentaire «Gambit Rwanda » sur l’histoire du Rwanda et le pillage de la RD Congo. Après avoir vécu de nombreuses années en Amérique latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille actuellement en Asie de l’Est et en Afrique. Il peut être atteint à travers son site web .

Photos par Crista Priscilla.

Crista Priscilla est une réalisatrice et écrivain indonésienne.

Traduction : Avic

L’autre visage de la Corée du Nord


la-coree-du-nordpar ANDRE Vltchek

Au moment où l’avion – de fabrication russe Tupolev-204 – s’apprêtait à décoller de l’aéroport de Pyongyang, je ne ressentais rien, absolument rien. Le brouillard du matin qui, au début, recouvrait la piste, commençait à se lever. Les moteurs rugissaient. Juste après le décollage, je pouvais clairement distinguer des champs verdoyants, des villages soignés et des rubans de rivières larges et paresseux au-dessous de l’aile. C’était indéniablement un spectacle magnifique: mélancolique, poétique et vraiment dramatique. Et pourtant, je me sentais engourdi. Je ne ressentais rien, absolument rien.

Les téléviseurs suspendus au-dessus de nos têtes diffusaient radieusement des images sans fin de défilés se suivant l’un après l’autre, de fêtes interminables et des concerts grandioses. Le volume a augmenté, les femmes et les hommes sur l’écran chantaient avec enthousiasme, les soldats défilaient ; des avions rugissants et des hélicoptères avaient pénétré le ciel bleu. Le chef pilote agitait ses mains. La foule applaudissait debout. Les émotions ont été portées à leur paroxysme ; mouillant les yeux de la population et exacerbant leur fierté omniprésente sur leurs visages.

Tout à coup je me suis senti vide, peur de quelque chose.

Après avoir vu plus de 150 pays, partout dans le monde, après avoir couvert des guerres et des conflits, certains d’une intensité et d’une brutalité inimaginables, je fus soudain saisi d’un ardent désir de repos, et même de silence total.

Il y a 60 ans la Corée du Nord a gagné la guerre. Mais quelques 4 millions de personnes sont mortes dont beaucoup de civils. C’était peut-être plus de 4 millions, personne ne sait exactement. La capitale Pyongyang a été totalement rasée. Je n’avais pas envie d’entendre la musique forte et les longs discours. Je voulais rendre hommage à ceux qui ont perdu leur vie, en m’asseyant tranquillement au bord de la rivière couverte de brume, écoutant pousser l’herbe. Mais pendant mes 8 jours en Corée du Nord, j’ai eu très peu de moments de silence, presque aucune occasion de réfléchir.

Qu’ai-je vu durant ces 8 jours en RPDC – Corée du Nord? J’ai vu une énorme ville futuriste, Pyongyang, la capitale, construite sur des cendres. J’ai vu des théâtres et des stades énormes, un système de métro profondément enfoui sous le sol (transport public doublé d’un abri antiatomique, dans le cas où la ville serait attaquée). J’ai vu des trolleybus et autobus à deux étages, de larges avenues, des trottoirs incroyablement larges, des patinoires pour des roller-skate et des terrains de jeux pour les enfants.

Il y avait des statues et des monuments partout. La taille de certains boulevards et bâtiments était simplement écrasante. Pendant plus d’une décennie, j’ai vécu à Manhattan, mais la grandeur était très différente. New York s’était développé de plus en plus vers le ciel, tandis que Pyongyang était constitué par d’immenses espaces ouverts et d’énormes bâtiments éclectiques.

A l’extérieur de la capitale, j’ai vu des champs verts et des agriculteurs rentrant chez eux en pleine campagne. De toute évidence, il n’y avait pas de malnutrition chez les enfants, et en dépit de l’embargo, tout le monde était habillé décemment.

J’ai vu des places bourrées de monde, avec des dizaines de milliers de personnes criant des slogans à plein poumons. J’ai vu des milliers de femmes dans des robes traditionnelles colorées agitant leurs drapeaux et rubans, applaudir lorsque le signal leur était donné, pour nous accueillir – les délégués internationaux. Marchant à côté de moi pour la paix, il y avait un ancien procureur général américain, Ramsey Clark, et à mon autre côté, le chef d’un des partis communistes indiens. Il y avait des avocats des droits de l’Homme venant des États-Unis et de partout dans le monde, des révolutionnaires turcs et, pour des raisons difficiles à comprendre, plusieurs chefs de l’armée ougandaise.

Délégation Ramsey Clark.
Délégation Ramsey Clark.

Mais je ne suis pas venu ici pour défiler. Je suis venu ici pour filmer et photographier, pour voir les visages des populations locales, pour lire ce qui était écrit sur ces visages, pour sentir, pour ressentir et pour essayer de comprendre.

Au lieu de bruyantes acclamations, je suis venu pour écouter les murmures, espérant attraper des discrètes expressions faciales, des signes minuscules de peur, de joie, d’amour et même de confusion existentielle.

L’Occident, ses responsables politiques et ses médias, ont réussi à créer une image d’une Corée du Nord déshumanisée. Ils l’ont fait en brouillant les visages. Pendant des décennies, les Nord-Coréens ont été dépeints comme des habitants de quelque monstrueux empire ermite où les hommes, les femmes et les enfants se ressemblent tous, habillés tous de la même façon, se comportant comme des robots, ne souriant jamais et ne se regardant jamais dans les yeux.

Avant de venir ici, avant d’accepter de venir, j’avais expliqué aux organisateurs que je n’étais pas intéressé par tous ces feux d’artifice élaborés et les stades pleins. Je voulais voir une maman emmenant son enfant à l’école. Je désirais ardemment capturer les visages des amoureux au crépuscule, assis côte à côte sur quelque banc à l’abri des regards, se chuchotant l’un à l’autre ces mots urgents, ces promesses qui font que la vie vaut d’être vécue, les mêmes mots, les mêmes promesses, prononcés partout dans le monde.

Enfants sud-coréens dans la rue.
Enfants sud-coréens dans la rue.

Paradoxalement, on m’a découragé de le faire. Au lieu de cela, on m’a demandé de défiler. De conteur et homme plutôt habitué à documenter le monde, je fus transformé en un délégué. Et chaque fois que la foule me repérait, elle applaudissait, et je me sentais gêné, aspirant désespérément à devenir invisible, ou au moins à trouver une cachette. Non pas parce que j’avais fait quelque chose de mal, mais simplement parce que je n’étais pas habitué à de telles explosions d’enthousiasme nu à mon égard.

Et donc je défilais, pour la paix et pour la réunification de la nation coréenne. Et tandis que je marchais, je n’arrêtais pas de filmer et photographier. Ça devait avoir l’air inconfortable, je dois admettre: un délégué filmant un groupe de femmes qui étaient habillés de leurs costumes traditionnels colorés, l’acclamant avec leurs rubans de papier, et criant à tue-tête.

J’ai vite découvert que je me battais pour chaque aperçu de la réalité, de la vie de tous les jours. Au lieu de cela, on me nourrissait de spectacle.

La frontière.
La frontière.

On m’a emmené à ces stades avec 100.000 personnes, où les enfants changent la position de leurs ardoises périodiquement, et tout le côté de la tribune devient soudainement comme un tableau coloré vivant. J’ai assisté à des événements énormes, avec des milliers de danseurs, avec feux d’artifice et des bandeaux multiples.

Pourtant, ce qui m’a impressionné le plus, c’est un pont en pierre ancien et minuscule dans la ville de Kaesong, près de la zone démilitarisée. Et la scène autour du pont: une toute petite fille, peut-être trois ans, sa chaussette déchirée, qui pleurait, alors que sa mère lui caressait les cheveux de la façon la plus chaude, la plus tendre que l’on puisse imaginer.

Mes hôtes, eux ne semblent pas comprendre. Je leur ai expliqué, encore et encore, mais mes mots sonnaient trop étrangers pour eux.

logements publics gratuits
logements publics gratuits

Pour eux, j’étais juste « un écrivain célèbre, cinéaste et journaliste ». Ils avaient besoin de moi pour montrer le grand soutien pour leur révolution, et le profond respect pour leur souffrance pendant l’assaut de l’Occident il y a plus de 60 ans.

Naturellement, je ressentais du respect et compatissais à leur douleur, c’était tout ce que j’étais sensé ressentir. Je ressentais beaucoup plus.

Mais je suis tombé amoureux, instantanément de la campagne nord-coréenne, des visages des agriculteurs nord-coréens et des habitants de la ville. Ce sont des visages purs, honnêtes et expressifs. Que pouvais-je faire? L’amour est subjectif, il est irrationnel. La verdure exagérée des champs, des enfants jouant au bord de la route, les soldats rentrant dans leurs villages pour une courte permission, les femmes face au soleil au crépuscule: C’était trop ; le coup de foudre, comme je l’ai dit.

Je photographiais à travers le pare-brise, j’ennuyais les organisateurs, leur demandant de s’arrêter au milieu de la route.

Puis, le 26 Juillet, j’ai rencontré, avec Ramsey Clark et quelques autres délégués, Mr.Yang Hyong Sob, le vice-président du Comité permanent du Comité populaire suprême. Il ressemblait à un homme très bon, et j’ai eu la chance d’échanger quelques idées avec lui. Je lui ai expliqué que la meilleure façon de lutter contre la propagande occidentale est de montrer au monde le visage des nord-coréens.

Le métro.
Le métro.

«C’est leur tactique habituelle», dis-je. «Ils dépeignent les populations de la Chine, de Cuba, du Venezuela, de la Russie, d’Irak, d’Afghanistan, de la Serbie, comme des gens sans cœur, comme s’ils étaient des androïdes en plastique. Ensuite, inconsciemment, la compassion pour les gens de ces pays disparaît du cœur du public occidental. Soudain, il est bon de les affamer, de les bombarder, d’assassiner des milliers, voire des millions de ces androïdes. Mais une fois que les visages sont montrés, le public occidental devient confus, beaucoup refusent de soutenir l’assassinat de masse « .

Le vice-président hocha la tête. Il me sourit. Comme nous partions, il m’a saisi dans une étreinte d’ours, et a dit simplement: « S’il vous plaît revenez! »

Mais même après ces échanges fructueux, je défilais toujours. Et les images simples sont toujours hors de ma portée. « Pour ce voyage seulement, puisque nous célébrons le 60 e anniversaire», m’a-t-on dit. Mais je vivais au jour le jour, je voulais travailler.

J’ai vu la zone démilitarisée, DMZ, et le poste frontière sud-coréenne à Panmunjom. Deux fois dans le passé, j’avais visité le même endroit, mais du côté opposé. La DMZ est censée être la frontière la plus fortifiée du monde, les deux Corées sont toujours techniquement en guerre. Les deux armées sont à couteaux tirés en face l’une de l’autre, armées jusqu’aux dents, tandis que les forces américaines sont terrées quelque part en arrière-plan, du côté sud.

Pourtant, la DMZ est en quelque sorte l’œil du cyclone, placée entre toutes ces bombes, ces chars et ces lance-missiles, tranquille et immuable. Les rivières coulent paresseusement, et les agriculteurs cultivent le ginseng, sans doute le meilleur du monde.

J’ai enduré d’interminables mesures de sécurité, et à la fin je faisais face à la terrasse des visiteurs vide, située côté Corée du Sud. Il y avait évidemment des craintes d’hostilités des deux côtés de la ligne, et aucun visiteur «ordinaire» n’était autorisé à se rendre ici.

L'occupation
L’occupation

Ce fut un grand chaos, et un drame sans fin. Une nation divisée, des millions de morts. J’ai vu tout cela dans la ville de Sinchon. Les tunnels où les troupes américaines ont massacré des milliers de civils pendant la guerre, les vétérans et les survivants des massacres ont parlé; se rappelant ces événements horribles.

En 1950, au début de la guerre, la ville de Sinch’ŏn a été le site d’un massacre de civils par les forces américaines d’occupation. Le nombre de civils tués au cours de la période de 52 jours aurait été de plus de 35.000 personnes, soit l’équivalent d’un quart de la population de la ville à l’époque.

Tout avait l’air effroyablement familier. J’avais l’habitude de photographier les cratères laissés après les tapis de bombes du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Brutalité, brutalité, brutalité … Des millions de victimes sans visage brûlés vifs par le napalm, les « bombettes» qui explosent des décennies plus tard lorsque des enfants ou des buffles d’eau jouent dans les champs.

Ramsey Clark a parlé des horreurs du passé, et de la brutalité des actions américaines. Un vieil homme, l’un des survivants des massacres de civils dans les tunnels, a parlé des horreurs dont il a été témoin dans son enfance. L’œuvre d’art dans le musée local dépeint la torture brutale et le viol de femmes coréennes par les troupes américaines, leurs corps mutilés, avec des mamelons transpercés par des crochets métalliques.

L'un des nombreux théâtres de Pyongyang.
L’un des nombreux théâtres de Pyongyang.

En Occident, le sujet reste presque totalement tabou. Un des plus grands journalistes du 20 e siècle, Wilfred Burchett, a même perdu sa nationalité et est devenu «un ennemi du peuple australien», en partie parce qu’il a osé décrire les souffrances du peuple nord-coréen, quelques années après qu’il ait décrit, au lendemain des bombardements d’Hiroshima en 1945 son rapport emblématique «J’écris ceci comme un avertissement pour le monde ».

Piscine publique.
Piscine publique.

La fanfare commence à jouer encore un autre air militaire. Je zoome sur une vieille dame, sa poitrine décorée de médailles. Comme je m’apprêtais à appuyer sur le déclencheur, deux grosses larmes commencent à rouler sur ses joues. Et soudain, je me rends compte que je ne peux pas la prendre en photo. Je ne peux vraiment pas. Son visage est tout ridé, et pourtant il est à la fois jeune et d’une infinie tendresse. Voici mon visage, pense-je, le visage que je cherchais tous ces jours. Et pourtant, je ne peux même pas appuyer sur le déclencheur de ma Leica.

Puis, quelque chose me serre la gorge et je dois chercher dans mon sac de matériel pour y trouver un tissu, comme mes lunettes s’embuaient, et pendant un court moment, je ne vois plus rien. Je sanglote bruyamment, juste une fois. Personne ne peut entendre, en raison de la fanfare qui jouait très fort.

Plus tard, je me rapproche d’elle, et je m’incline, et elle fait de même. Nous faisons notre paix séparée au milieu de la place principale en effervescence. Je suis tout à coup heureux d’être ici. Nous avons tous les deux perdu quelque chose. Elle a perdu plus. J’étais certain qu’elle a perdu au moins la moitié de ses proches dans le carnage des années passées. Moi aussi j’ai perdu quelque chose : j’ai perdu tout le respect et mon appartenance à la culture qui dirige encore le monde, la culture qui était autrefois la mienne, mais une culture qui est encore en train de voler leurs visages aux  gens, puis brûler leur corps avec du napalm et des flammes.

L'un des survivants du massacre de Sinchon.
L’un des survivants du massacre de Sinchon.

C’est le 60 e anniversaire du Jour de la Victoire en RPDC. Un anniversaire marqué par les larmes, les cheveux gris, les feux d’artifices, les parades énormes, et par le souvenir du feu.

Ce soir-là, après mon retour à la capitale, je me suis finalement rendu à la rivière. Elle était couverte par un brouillard doux mais impénétrable. Il y avait deux amoureux assis sur le rivage, immobiles, dans une étreinte silencieuse. Les cheveux de la femme tombaient doucement sur l’épaule de son amant. Il tenait sa main, avec révérence. J’allais soulever mon gros appareil photo professionnel, mais ensuite je me suis arrêté, brusquement, tout d’un coup j’avais trop peur que ce que mes yeux voyaient ou que mon cerveau imaginait, ne soit pas reflété dans le viseur.

Andre Vltchek est un romancier, cinéaste et journaliste d’investigation. Il a couvert les guerres et les conflits dans des dizaines de pays. Son roman acclamé par la critique politique révolutionnaire Point of No Return est maintenant réédité et disponible. Océanie est son livre sur l’impérialisme occidental dans le Pacifique Sud. Son livre provocateur sur post-Suharto en Indonésie et le modèle de marché fondamentaliste est appelé « Indonésie – L’archipel de la peur « (Pluton). Il vient de terminer un long métrage documentaire «Gambit Rwanda » sur l’histoire du Rwanda et le pillage de la RD Congo. Après avoir vécu de nombreuses années en Amérique latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille actuellement en Asie de l’Est et en Afrique. Il peut être atteint à travers son site web .

Traduction : Avic

http://www.counterpunch.org/2013/08/02/north-korea-celebrates-60th-anniversary-of-victory/