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Le repas quotidien est un droit inaliénable…


Repas quotidienLa population qui est en mesure de se nourrir fait face à une standardisation des produits alimentaires. Il y a quatre cents ans, avant l’avènement du capitalisme, les hommes mangeaient plus de cinq cents espèces différentes de plantes. Trois cents ans plus tard, avec la Révolution industrielle et l’abandon des procédés traditionnels de labour, le panel s’était réduit à une petite centaine de plantes. Depuis trente ans et l’hégémonie du capitalisme financier, les graines de soja, le maïs, le riz, les haricots, l’orge et le manioc constituent 80 % de la nourriture de base de toute l’humanité. Lire la suite Le repas quotidien est un droit inaliénable…

Le déclin du courage


Extraits du discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne, prix Nobel de littérature(1970) à Harvard le 8 juin 1978. Il condamne alors les deux systèmes économiques -le communisme et le capitalisme. Il dénonce surtout la chute spirituelle de la civilisation.

alexandre_soljenitsyne_reference«Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l’occasion du 327ème anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est « VERITAS ». La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d’aujourd’hui contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j’ai été amené à dire des choses que l’on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d’alors.(…)

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance.)Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.

J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste.

Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas temps les droits de l’homme que ses devoirs.

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal. (…)

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleurs conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi. (…)

La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (…) Quelle responsabilité s’exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l’encontre de son lectorat, ou de l’histoire ? S’ils ont trompé l’opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le souvenir d’un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s’en tirera toujours. Etant donné que l’on a besoin d’une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d’avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s’installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d’Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l’intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information. (…) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l’Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d’idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d’esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d’intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d’une compétition mais d’une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m’est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes … peut-être un professeur d’un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l’entendre, car les média n’allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (…)

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (…)

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter … toujours plus haut.»

Alexandre Soljénitsyne, Le Déclin du courage, Harvard, 8 juin 1978

Source : http://alexandrelatsa.ru/2013/08/le-declin-du-courage/#more-6626

L’Occident ou la fixation narcissique


Les-Temps-Modernes1Notre espèce semble atteindre son apogée, position privilégiée pour celui qui se donne la peine d’observer son parcours. Il ne peut alors que constater l’amorce de son déclin et l’approche probable de son éclipse.

Obnubilé par son narcissisme, l’homme moderne, ayant détrôné les dieux, s’est cru être en mesure de jouir de leurs privilèges. Ce nouvel homme-dieu aveuglé par l’illusion de l’éternité et de la sur-puissance, ne se rend même pas compte qu’il ne fait que rendre plus imminente sa propre extinction.

Si quelqu’un à travers l’histoire doit être qualifié de déicide c’est bien tous ces bâtisseurs de la modernité. Cependant, la mort de dieu n’a pas eu pour résultat la naissance de l’homme nouveau tant escompté, du surhomme dont rêvait tant et tant Nietzsche. En mimant grossièrement les divinités qu’il a cru évincer, l’homme moderne n’a fait qu’aliéner ses prétendues valeurs. En reprenant aux dieux leurs attributs, il se présente comme un médiocre plagiaire singeant pitoyablement celui contre qui il s’est révolté.

La modernité, au sens strict, commence avec l’abandon du divin et de la conception cyclique du temps. Mircea Eliade considère que les anciennes civilisations ont toutes en commun cette conception universelle du temps comme éternel retour du même. Cette représentation, prégnante dans la sagesse hindoue, se retrouve encore chez les stoïciens grecs. Elle procure un sentiment d’éternité, de stabilité et d’adéquation avec le monde. C’est seulement avec la naissance de la pensée judéo-chrétienne qu’apparaîtra la linéarité temporelle. Le temps devenu irréversible conduit l’humanité vers une finalité que dieu seul est en mesure d’en fixer l’échéance.

Mais avec la mort du divin se perd la notion de Fin des Temps, d’ascension et de rédemption finales. Le temps se déroule alors implacablement vide, devenant synonyme de mort puisque dénué de toute finalité. L’absurde du temps vide remplit l’homme d’une frayeur insoutenable. Ce dernier emprunte alors dans une attitude parfaitement mimétique la démarche du sacré qu’il vient d’abolir et s’invente une cosmogonie au beau milieu de laquelle il trône en maître absolu. Une folie narcissique s’empare à partir de la renaissance de l’homme blanc qui se présente à travers son récit mythique comme le seul dépositaire du savoir universel, excluant le reste des peuples de l’histoire et même de l’humanité. L’homme blanc n’est plus à l’image de dieu, il est dieu. En soumettant le reste des créatures à sa volonté, il dote l’histoire d’une finalité qu’il nomme « le progrès ». Il se précipite alors tête baissée dans une frénésie productiviste rimant avec une boulimie consumériste inassouvissable.

En réalité, cette idéologie du progrès n’est en fait qu’une pseudo-sécularisation de la pensée chrétienne. La philosophie de l’Histoire conçue comme progrès ne fait que reproduire la démarche de la théologie chrétienne de l’histoire, à la seule différence que Dieu s’est fait homme (blanc) et que la spiritualité s’est faite matière. Ce nouveau Messie traînant les humains vers un futur radieux toujours fuyant, ne cesse de faire rêver nos esprits crédules malgré toutes les tragédies qui depuis presque deux siècles endeuillent notre course folle vers le bonheur. La « loi du progrès » devenant à la fois une nécessité historique et morale , relègue le passé dans la barbarie la plus noire et sacrifie le présent au nom de lendemains qui chantent.

Hormis Nietzsche, la plupart des philosophes du 19eme siècle ont succombé aux charmes de cette idéologie. Des penseurs comme Marx et Engels considéraient respectivement que la colonisation de l’Inde et de l’Algérie était un mal nécessaire puisqu’elle permettait à des populations archaïques d’accéder au capitalisme et d’accélérer ainsi l’avènement de la révolution prolétarienne. Ainsi le colonialisme abject est gratifié d’une fonction progressiste historiquement nécessaire ! C’est dans ce même ordre d’idées qu’en 1956, le PCF votait en faveur des pouvoirs spéciaux légalisant ainsi la pratique de la torture contre les résistants algériens. Une bonne partie des communistes qui soutenaient le FLN ont été systématiquement exclus du parti.

La contradiction de la gauche est d’avoir cru au ’mythe du progrès’ qui est le fondement même de l’idéologie capitaliste. C’est ce mythe qui situe les sociétés humaines sur une linéarité prétendument historique et qui procède à une hiérarchisation épistémique et ethnique favorisant toutes les formes d’exploitation et de spoliation. Le problème d’une bonne partie de l’intelligentsia occidental de gauche est qu’il a du mal à se débarrasser de cette plaie appelée « eurocentrisme » et qui découle directement de ce mythe tenace. Le mythe du progrès, élevant l’homme blanc au rang de démiurge ainsi que la pensée marxiste relèvent paradoxalement du même méta-récit messianique. Cette assise religieuse a facilité en Europe l’incrustation de ces deux formes de pensées qui ont fini par se transformer en dogmes réfractaires à toute autre forme d’épistémè. Il est d’ailleurs facile de reconnaître dans le discours politique et médiatique occidental qu’il soit de droite ou de gauche un perpetuel jeu de miroir renvoyant l’un à l’autre le registre laïc et religieux.

Malgré l’échec du capitalisme d’état avec l’implosion de l’URSS, la majeure partie de la gauche occidentale n’en démord pas ; n’ayant rien d’autre à proposer, elle continue à prôner un optimisme productiviste totalement anachronique . Depuis Staline, en ayant choisi les outils propres au capitalisme pour lui tenir tête, le socialisme s’est écarté de son idéal de partage qui a fait tant rêver les masses. Cette gauche traditionnelle, n’osant plus promettre aux pauvres une abondance généralisée, se perd dans ses balbutiements et dans les méandres de l’économie de marché. Élevé dans le consumérisme, l’électorat de gauche vote dans sa majorité pour le PS et pour les Verts pour se donner bonne conscience, sachant pertinemment qu’il vote en réalité à droite. Le phénomène n’est malheureusement pas une particularité française, toute l’Europe est en train de virer à droite parce que les partis de gauche ont perdu la foi et qu’ils ne sont plus porteurs de rêve. Au lieu de contrer la droite qui pour la première fois depuis trente ans se trouve déstabilisée, on ne fait que quémander les miettes laissées par le capital.

La seule manière de lutter contre la mondialisation ne peut émaner que d’une solidarité internationale associant les différentes sensibilités anti-impérialiste unies autour d’un même objectif : la destruction du mythe du progrès avec ses deux composantes fondamentales, le productivisme et l’eurocentrisme épistémique et ethnique.

Ceux qui considèrent que la décroissance est une utopie conduisant à une augmentation du chômage et à plus de misère doivent comprendre qu’une décroissance réfléchie vaut mille fois mieux que les récessions qui ne manqueront pas de nous tomber sur la tête. La réorganisation urbaine, la diminution des transports, la relocalisation de l’industrie avec plus de justice concernant la rémunération de la force de travail à travers le monde sont autant de solutions pour freiner le gaspillage et affaiblir du même coup l’économie de marché. Toute la propagande occidentale autour du réchauffement de la planète avait pour but inavoué de freiner la croissance des pays émergeant. A-t-on le droit d’empêcher plus de deux milliards d’indiens et de chinois de faire parti du club des nantis ?

Malheureusement, la planète ne renferme pas dans ses entrailles de quoi satisfaire la gourmandise d’un milliard d’occidentaux en plus des chinois et des indiens. Deux alternatives s’offrent alors à l’occident : soit opter pour une décroissance généralisée soit arrêter par tous les moyens la croissance des asiatiques. Mais la réponse est déjà là depuis une dizaine d’années. Les armées occidentales occupent les pays du Golf, l’Afghanistan, le Pakistan, des îles dans l’océan indien sans parler du Japon, de la Corée du sud et de Taïwan…L’étau se resserre lentement mais surement. Une boucherie monumentale se dessine à l’horizon avec en perspective de beaux feux d’artifice au plutonium.

Une gauche éprise de justice et de paix mondiales ne peut que souscrire à cet impératif de décroissance, la seule issue qui reste pour contrer la frénésie productiviste et destructive du capital. Toutefois, elle doit d’abord admettre que L’eurocentrisme en tant que perspective hégémonique de production de connaissances a perdu toute légitimité après tous ces désastres qui ont ponctué le 20ème siècle : deux guerres mondiales, crise de 29, stalinisme, implosion de l’empire soviétique et crise financière actuelle. Face à cet échec cuisant du mythe de progrès, les peuples du tiers-monde ont préféré puiser dans leurs propres traditions des formes de vie et de pensée leur permettant de mieux résister à l’hégémonie impériale et de repenser le futur. Ainsi sans être nécessairement anti-marxistes, des mouvements de résistance apparaissent au Moyen-Orient s’articulant autour de la cosmologie islamique, alors qu’en Amérique Latine, des mouvements amérindiens pensent depuis des cosmologies indigènes.

Ayant été majoritairement anticoloniale à l’époque des indépendances, la gauche ne semble pas encore prête à reconnaître de telles démarches décoloniales. Si les mouvements indigènes amérindiens semblent bénéficier d’une attitude plutôt paternaliste, les mouvements de résistance islamiques provoquent une réaction allergique d’une rare violence ! Est-ce les vieux démons des croisades qui ressurgissent ? Voilà que l’Islam actuel est renvoyé à la « barbarie » du passé et comparé au catholicisme moyenâgeux, comme si la Chrétienté et l’Islam pouvaient avoir le même cheminement et la même philosophie de l’histoire !

En fustigeant tout ce qui a trait à l’Islam, une certaine gauche adhère consciemment ou inconsciemment à l’idéologie des conflits de civilisations initiée par les néo-conservateurs et se transforme ainsi en allié objectif de l’Empire dans sa conquête du Moyen-Orient et de l’Asie. Engluée dans son narcissisme eurocentrique, une grande partie de la gauche ne fait que fracturer et affaiblir un front anti-impérial face à l’avance assurée et arrogante du capital. Le développement du mouvement des indigènes de la république illustre bien cette incapacité de la gauche à rassembler…

L’universel a vécu, qu’on le veuille ou non ! Que la gauche occidentale descende donc de son piédestal et qu’elle s’inscrive avec le reste des forces vives de l’humanité dans une démarche « pluri-verselle ». Peut-être qu’il restera encore quelque chose à sauver…

Fethi GHARBI

Les 7 du Québec

Crêpage de chignons US / UE


BARROSO CEPARIS – Amateurs de turbo-néolibéralisme, réjouissez-vous –  prenez vos bouteilles de Moët et Chandon , et prenez place aux premières loges ; cet été, il n’y aura pas pire crêpage de chignons que les premiers rounds qui opposeront les deux géants occidentaux. Oubliez le « pivot » du Pentagone vers l’Asie, sans jamais abandonner le Moyen-Orient ; des broutilles, comparé à ce voyage dans les arcanes du turbo-capitalisme, dignes d’un néo-Balzac.

Nous parlons du nouveau Saint Graal – l’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Union Européenne, la création d’un marché interne transatlantique géant (25% des exportations mondiales, 31% des importations mondiales, 57% des investissements étrangers), dans lequel les biens et services (mais pas les gens) pourront « librement » circuler, ce qui, en théorie, sortirait l’Europe de son marasme actuel.

Le problème est que pour atteindre ce monde meilleur (Brave New World) présidé par la déesse du marché, l’Europe devra renoncer à certaines de ses normes juridiques, environnementales, culturelles et de santé, plutôt complexes.

Dans ce paradis bureaucratique kafkaïen/orwellien également connu sous le nom de Bruxelles, des hordes d’inconnus sans visages, tels des hommes au chapeau melon sortant d’un tableau de Magritte, se plaignent ouvertement de cette « aventure ». Il y a, de plus en plus, chez eux un consensus sur le fait que l’Europe a tout à perdre et peu à gagner dans cette affaire, en contraste avec les ennemis de l’intégration européenne, moqués comme des fanatiques d’une Europe « pro-US » et « ultra-libérale ».

Encore le péril jaune

Il est de plus en plus curieux de constater que la grande majorité des nations européennes voulait vraiment un accord de libre-échange depuis longtemps, contrairement aux Etats-Unis plus protectionnistes. A l’heure actuelle, officiellement du moins, aucune des nations de l’UE ne s’oppose à la transaction. Voici la raison non officielle : personne ne peut se permettre d’être accusé d’être un ennemi des Etats-Unis.

La Commission européenne (CE) estime que la croissance du produit national brut de l’UE dans son ensemble devrait progresser de 0,5% – pas exactement un objectif à la chinoise. Les Etats-Unis, en revanche, sont beaucoup plus enthousiastes ; le Sénat US estime que, sans droits de douane, les exportations US vers l’Europe augmenteront de près de 20%.

Le cœur du problème, en remportant l’affaire, sera d’harmoniser les règles responsables du blocage de la si vantée libre circulation totale des marchandises. «Harmoniser » signifie diluer les règles européennes. Mais le hic c’est que Washington ne veut pas seulement un accord transatlantique. Le but ultime est de graver dans le marbre les règles globales pour tout ce qui va être plus tard imposé partout ; c’est le code pour ouvrir totalement le marché chinois, avec absolument aucune restriction, pour les sociétés occidentales.
Le German Marshall Fund des États-Unis va droit au but ; le capitalisme occidental doit rester la norme universelle, contre la « menace » d’un capitalisme chinois géré par l’Etat. Ce qui réduit en cendres l’idée que le capitalisme chinois a été – et continue d’être – le sauveur de l’énorme crise actuelle du capitalisme occidental.

L’accord US-UE est également censé être la cerise sur le gâteau des accords déjà signés par les Etats-Unis individuellement avec plusieurs pays en Asie. La question ne se pose absolument pas de savoir de quel côté est le plus fort. Le président US Barack Obama joue déjà très gros en termes de relations publiques, soulignant à chaque occasion qui se présente que l’Europe s’est trouvée en difficulté parce qu’elle essayait de trouver une recette pour la croissance. Et les Etats-Unis peuvent compter sur des éléments de la cinquième colonne, comme le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, pour qui les français – qui défendent beaucoup d’exceptions – sont déjà isolés.

Qu’on ne s’y trompe pas ; Washington jouera le tout pour le tout, – dans le style Iron Man 3 – en brisant les normes européennes d’hygiène et phyto-sanitaires et « libéralisant » l’alimentation, le tout génétiquement modifié, depuis la viande améliorée avec des hormones au poulet au chlore. Les règles ennuyeuses établies par les hommes sans visage à Bruxelles ont été systématiquement tournées en dérision par Washington comme « non scientifiques », contrairement aux non-règles US.

L’ultime homme au chapeau melon

C’est seulement maintenant que les citoyens européens surpris commencent à saisir le fait que c’est l’UE qui a proposé l’affaire aux Etats-Unis, et non l’inverse. L’UE signifie ici la Commission Européenne. Et ce qui reste en travers de la gorge, c’est qu’il s’agit de l’ambition d’un seul homme (un Portugais) contre la fierté de tout un pays (la France).

Aggravée par le fait que la négociation a reçu le feu vert personnel d’Obama, et avec le Congrès US interférant à tous les niveaux, la ligne de fond est que, pour les US, « tout est sur la table » – code pour : nous voulons tout, et nous sommes prêts à ne céder sur rien.

La France – déjà soutenue par les ministres de la culture de 12 pays – veut que l’industrie audiovisuelle soit exclue de toutes les négociations, au nom de sa très prisée « exception culturelle ». C’est l’un des rares pays au monde – la Chine est une question tout à fait différente – à ne pas être totalement inondé par les produits hollywoodiens.

En cas de refus, Paris mettra son veto à tout – même si, en privé, les autorités françaises admettent qu’elles n’ont pas le pouvoir d’opposer leur veto à quoi que ce soit, car les entreprises françaises aussi, hélas, veulent l’accord.

Pourtant, Paris va se battre pour tout, allant de l’« exception culturelle » aux normes sanitaires / environnementales les plus importantes. Il sera accompagné par l’Italie sur de nombreux fronts ; il y a déjà une révolte ouverte dans le monde de l’Artisanat Italien au sujet de l’avenir sombre où les gens, partout dans le monde, consommeront du parmesan, du jambon de Parme et des vins Brunello Made in USA.

Sur un autre front, il est certain que Washington ne va pas ouvrir le marché US aux services financiers ou aux transports maritimes européens. C’est juste un exemple de la façon dont l’Europe a beaucoup à perdre et pratiquement rien à gagner.

En définitive, tout cela est lié à l’ambition aveugle d’un étonnant fonctionnaire de carrière européen médiocre – le patron portugais de la CE, José Manuel Barroso. Barroso souhaite obtenir un mandat pour négocier au nom de tous les Etats membres le 14 Juin. Et il s’attend à ce que les négociations se terminent avant la fin de son mandat actuel, en Novembre 2014.

Certains diplomates UE très furieux, ont confirmé en privé à Asia Times que Barroso a monté cette formidable opération pratiquement seul par lui-même, en attendant une future belle récompense de la part de ses maîtres – à Bruxelles ? Que nenni, à Washington. Barroso veut devenir soit le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, soit de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. On ne peut accéder à aucun de ces deux postes sans le feu vert de Washington.

Cela expliquerait la nomination du chef de cabinet de Barroso comme ambassadeur de l’UE à Washington, faisant un lobbying intense auprès des américains, aux côtés de l’ambassadeur du Portugal aux États-Unis et de l’ambassadeur du Portugal à l’UE.

Tous les paris sont ouverts sur le vainqueur de ce monstrueux crêpage de chignon. Les membres de l’UE peuvent voter contre leurs propres intérêts, mais il se pourrait bien alors qu’il y ait une déferlante de colère des citoyens européens déjà aux abois. Cette nouvelle saga du turbo-capitalisme occidental a tous les éléments pour être, en fait, tout à fait révolutionnaire.

par Pepe Escobar   Asia Times.

Traduction Avic