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Un adjoint de Poncet fait des révélations. « On devait dégommer Gbagbo pour mettre Ouattara»


carcassonne-l-ancien-chef-du-3-dement-avoir-donne-le-permis_264239_516x343L’ex adjoint de Poncet disculpe Gbagbo et accuse le pouvoir Chirac

Le général Renaud de Malaussène accuse ouvertement, devant la justice française, les autorités de son pays d’avoir voulu renverser Gbagbo pour le remplacer par Alassane Ouattara plus de six ans avant l’installation de ce dernier au pouvoir par la grâce des bombes françaises.

Manifestement, la tentative d’étouffement judiciaire du «mystère» du fameux «bombardement» de Bouaké du 6 novembre 2004, a échoué. La pugnacité de l’avocat des soldats français tués dans des conditions mystérieuses a fini par payer. Et la juge française Sabine Kheris – celle qui a demandé à entendre Ouattara, Soro et leurs comzones dans l’affaire Michel Gbagbo – semble déterminée à avancer sur cette «affaire d’Etat» après de longues années de surplace.

Le 16 et le 22 octobre, elle a interrogé des hauts gradés de l’armée française pour tenter de déceler l’écheveau. Jeune Afrique a eu accès à des informations au sujet de ces interrogatoires. Et y consacre un article dans sa dernière parution. Le moins que l’on puisse dire est que certaines confessions valent leur pesant de cacahuètes.

Ainsi, le général Renaud de Malaussène, adjoint du général Henri Poncet à l’époque des faits – donc au coeur du secret – a-t-il, lors de son entretien avec la juge Kheris, innocenté Gbagbo, accusé le pouvoir français et cité Alassane Ouattara. «Je pense qu’il y avait un projet politique qui était de mettre Ouattara en place et de dégommer Gbagbo, qui est un homme intelligent, cultivé, fin, qui a traversé beaucoup de crises et qui, au fond de luimême, aime la France», a-t-il lâché. «Je suis convaincu que Gbagbo n’a pas voulu tuer des soldats français, et que quelqu’un de son entourage a pris cette décision sans le dire à Gbagbo (…) Je crois que la mouvance Gbagbo est tombée dans un piège». Un piège ourdi par les autorités françaises, sans doute avec la complicité de relais locaux.

Autre curiosité : le général Henri Bentégeat, chef d’état-major des armées françaises à l’époque des faits, a affirmé ne pas avoir assisté à un «conseil restreint» à l’Elysée avant le lancement de la destruction des hélicoptères de guerre de l’Etat ivoirien et la quasiguerre franco-ivoirienne qui s’est ensuivie. Alors que la Constitution française prévoit que cette procédure soit respectée.

De plus, le général Destremau revient sur sa version initiale qui expliquait le fait que l’armée française ait pris le chemin de la résidence du président Gbagbo par une erreur de GPS. Et évoque désormais un mystérieux «guide» qui était chargé de les conduire vers l’Ivoire (alors que Michèle Alliot-Marie invoque la résidence de l’ambassadeur de France), alors qu’il se trouvait dans un hélicoptère audessus d’eux.Un «guide» qui a commis une « erreur professionnelle par peur et par incompétence ».

Qui était donc ce fameux «guide» ? Les bons connaisseurs du dossier pensent irrésistiblement au général Mathias Doué, qui aurait pu avoir «peur» de poursuivre le «projet politique» évoqué par le général de Malaussène, le faisant ainsi capoter et obligeant ses comparses à se replier vers l’hôtel Ivoire.

En effet, contrairement à ce que Jeune Afrique continue de laisser penser, l’hôtel Ivoire n’était pas un lieu où avaient été regroupés de nombreux Français. Il ne s’y trouvait qu’une poignée de Français qui étaient là pour des raisons personnelles et non pour une éventuelle évacuation, les ressortissants de l’Hexagone de Cocody voulant être évacués l’ayant déjà été les jours précédents, notamment avec l’aide de la gendarmerie ivoirienne.

Philippe Brou

http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-13061.html

Valéry Giscard d’Estaing à François Hollande : «Prenez exemple sur la sagesse de Chirac !»


Tribune libre MARSEILLE ALBATROS

200909242073Le cercle des opposants contre une intervention militaire en Syrie s’élargit de jour en jour en France. L’ex-président de centre-droite Valéry Giscard d’Estaing a fait savoir dans une tribune parue dans le magazine Le Point que la France «doit adopter une attitude ferme» concernant la crise syrienne, qui, selon lui, «ne dépend pas des pulsions et des hésitations de son partenaire américain».

L’ex-président Valéry Giscard d’Estaing estime que la France doit avoir une connaissance exacte des faits et de leurs responsables que seules les Nations unies sont en mesure de fournir. «Chacun se souvient des documents falsifiés concernant des armes de destruction massive présentés par le secrétaire d’Etat américain au Conseil de sécurité pour justifier l’intervention militaire en Irak, à laquelle le président Jacques Chirac a eu la sagesse de refuser de participer», rappelle-t-il. Et d’ajouter : «Quelle que soit l’horreur des frappes chimiques, il est indispensable de connaître leur nature et d’identifier ceux qui les ont décidées (…).

Les médias occidentaux ont désigné comme coupable le régime de Bachar Al-Assad, mais il est nécessaire de pousser l’investigation plus loin.» Pour lui, une intervention militaire contre un Etat membre des Nations unies doit être approuvée par une décision du Conseil de sécurité et la France «doit respecter» la décision de la Russie ou la Chine qui ont le droit d’opposer leur veto, tout en constatant qu’aucun pays membre des Brics ne soutient une intervention militaire en Syrie.

Pour ce qui est de la politique étrangère et de sécurité commune européenne, l’ex-président français estime que les Etats membres de l’Union européenne «doivent adopter une position commune» en préconisant la tenue d’une réunion du Conseil européen. «Le grand voisin du Proche-Orient que constitue l’Union européenne doit faire entendre une voix unique sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, au lieu de multiplier les gesticulations nationales», conclut Valéry Giscard d’Estaing. François Hollande l’écoutera-t-il ?
Mohamed El-Ghazi

http://algeriepatriotique.com

Derrière la Loi foulardière, la peur…


Foulard1. D’aimables républicaines et républicains arguèrent un jour qu’il fallait une loi pour interdire tout foulard sur les cheveux des filles. A l’école d’abord, ailleurs ensuite, partout si possible. Que dis-je, une loi ? Une Loi ! Le président de la République était un politicien aussi limité qu’insubmersible. Totalitairement élu par 82 % des électeurs, dont tous les socialistes, gens parmi lesquels se recrutaient nombre des aimables républicain(e)s en question, il opina du bonnet : une loi, oui, une Loi contre le petit millier de jeunes filles qui mettent le susdit foulard sur leurs cheveux. Les pelées, les galeuses ! Des musulmanes, en plus ! C’est ainsi qu’une fois de plus, dans la ligne de la capitulation de Sedan, de Pétain, de la guerre d’Algérie, des fourberies de Mitterrand, des lois scélérates contre les ouvriers sans papiers, la France étonna le monde. Après les tragédies, la farce.

2. Oui, la France a enfin trouvé un problème à sa mesure : le foulard sur la tête de quelques filles. On peut le dire, la décadence de ce pays est stoppée. L’invasion musulmane, de longtemps diagnostiquée par Le Pen, aujourd’hui confirmée par des intellectuels indubitables, a trouvé à qui parler. La bataille de Poitiers n’était que de la petite bière, Charles Martel, un second couteau. Chirac, les socialistes, les féministes et les intellectuels des Lumières atteints d’islamophobie gagneront la bataille du foulard. De Poitiers au foulard, la conséquence est bonne, et le progrès considérable.

3. A cause grandiose, arguments de type nouveau. Par exemple : le foulard doit être proscrit, qui fait signe du pouvoir des mâles (le père, le grand frère) sur ces jeunes filles ou femmes. On exclura donc celles qui s’obstinent à le porter. En somme : ces filles ou femmes sont opprimées. Donc, elles seront punies. Un peu comme si on disait : « Cette femme a été violée, qu’on l’emprisonne ». Le foulard est si important qu’il mérite une logique aux axiomes renouvelés.

4. Ou, au contraire : ce sont elles qui veulent librement le porter, ce maudit foulard, les rebelles, les coquines ! Donc, elles seront punies. Attendez : ce n’est pas le signe d’une oppression par les mâles ? Le père et le grand frère n’y sont pour rien ? D’où vient qu’il faut l’interdire, alors, ce foulard ? C’est qu’il est ostentatoirement religieux. Ces coquines « ostentent » leur croyance. Au piquet, na !

5. Ou c’est le père et le grand frère, et féministement le foulard doit être arraché. Ou c’est la fille elle-même selon sa croyance, et « laïcisement » il doit être arraché. Il n’y a pas de bon foulard. Tête nue ! Partout ! Que tout le monde, comme on disait autrefois – même les pas-musulmanes le disaient – sorte « en cheveux ».

6. Notez bien que le père et le grand frère de la fille au foulard ne sont pas de simples comparses parentaux. On l’insinue souvent, parfois on le déclare : le père est un ouvrier abruti, un pauvre type directement « venu du bled » et commis aux chaînes de Renault. Un archaïque. Mais stupide. Le grand frère deale le shit. Un moderne. Mais corrompu. Banlieues patibulaires. Classes dangereuses.

7. La religion musulmane ajoute aux tares des autres religions celle-ci, gravissime : elle est, dans ce pays, la religion des pauvres.

8. Imaginons le proviseur d’un lycée, suivi d’une escouade d’inspecteurs armés de centimètres, de ciseaux, de livres de jurisprudence : on va vérifier aux portes de l’établissement si les foulards, kippas et autres couvre-chefs sont « ostentatoires ». Ce foulard grand comme un timbre poste perché sur un chignon ? Cette kippa comme une pièce de deux euros ? Louche, très louche. Le minuscule pourrait bien être l’ostentation du majuscule. Mais, que vois-je ? Gare ! Un chapeau haut de forme ! Hélas ! Mallarmé, interrogé sur le chapeau haut de forme, l’a dit : « Qui a mis rien de pareil ne peut l’ôter. Le monde finirait, pas le chapeau. » Ostentation d’éternité.

9. La laïcité. Un principe inoxydable ! Le lycée d’il y a trois ou quatre décennies : interdiction de mélanger les sexes dans la même classe, pantalon décommandé aux filles, catéchisme, aumôniers. La communion solennelle, avec les gars en brassard blanc et les mignonnes sous le voile de tulle. Un vrai voile, pas un foulard. Et vous voudriez que je tienne pour criminel ce foulard ? Ce signe d’un décalage, d’un remuement, d’un enchevêtrement temporel ? Qu’il faille exclure ces demoiselles qui mêlent agréablement hier et aujourd’hui ? Allez, laissez faire la broyeuse capitaliste. Quels que soient les allers et retours, les repentirs, les venues ouvrières du lointain, elle saura substituer aux dieux morts des religions le gras Moloch de la marchandise.

6537762910. Au demeurant, n’est-ce pas la vraie religion massive, celle du commerce ? Auprès de laquelle les musulmans convaincus font figure de minorité ascétique ? N’est-ce pas le signe ostentatoire de cette religion dégradante que ce que nous pouvons lire sur les pantalons, les baskets, les tee-shirts : Nike, Chevignon, Lacoste,… N’est-il pas plus mesquin encore d’être à l’école la femme sandwich d’un trust que la fidèle d’un Dieu ? Pour frapper au cœur de la cible, voir grand, nous savons ce qu’il faut : une loi contre les marques. Au travail, Chirac. Interdisons sans faiblir les signes ostentatoires du Capital.

11. Qu’on m’éclaire. La rationalité républicaine et féministe de ce qu’on montre du corps et de ce qu’on ne montre pas, en différents lieux et à différentes époques, c’est quoi ? Que je sache, encore de nos jours, et pas seulement dans les écoles, on ne montre pas le bout des seins ni les poils du pubis, ni la verge. Devrais-je me fâcher de ce que ces morceaux soient « dérobés aux regards » ? Soupçonner les maris, les amants, les grands frères ? Il y a peu dans nos campagnes, encore de nos jours en Sicile et ailleurs, les veuves portent fichus noirs, bas sombres, mantilles. Il n’y a pas besoin pour cela d’être la veuve d’un terroriste islamique.

12. Curieuse, la rage réservée par tant de dames féministes aux quelques filles à foulard, au point de supplier le pauvre président Chirac, le soviétique aux 82 %, de sévir au nom de la Loi, alors que le corps féminin prostitué est partout, la pornographie la plus humiliante universellement vendue, les conseils d’exposition sexuelle des corps prodigués à longueur de page dans les magazines pour adolescentes.

13. Une seule explication : une fille doit montrer ce qu’elle a à vendre. Elle doit exposer sa marchandise. Elle doit indiquer que désormais la circulation des femmes obéit au modèle généralisé, et non pas à l’échange restreint. Foin des pères et grands frères barbus ! Vive le marché planétaire ! Le modèle, c’est le top modèle.

14. On croyait avoir compris qu’un droit féminin intangible est de ne se déshabiller que devant celui (ou celle) qu’on a choisi (e) pour ce faire. Mais non. Il est impératif d’esquisser le déshabillage à tout instant. Qui garde à couvert ce qu’il met sur le marché n’est pas un marchand loyal.

15. On soutiendra ceci, qui est assez curieux : la loi sur le foulard est une loi capitaliste pure. Elle ordonne que la féminité soit exposée. Autrement dit, que la circulation sous paradigme marchand du corps féminin soit obligatoire. Elle interdit en la matière – et chez les adolescentes, plaque sensible de l’univers subjectif entier – toute réserve.

16. On dit un peu partout que le « voile » est l’intolérable symbole du contrôle de la sexualité féminine. Parce que vous imaginez qu’elle n’est pas contrôlée, de nos jours, dans nos sociétés, la sexualité féminine ? Cette naïveté aurait bien faire rire Foucault. Jamais on n’a pris soin de la sexualité féminine avec autant de minutie, autant de conseils savants, autant de discriminations assénées entre son bon et son mauvais usage, La jouissance est devenue une obligation sinistre. L’exposition universelle des morceaux supposés excitants, un devoir plus rigide que l’impératif moral de Kant. Au demeurant, entre le « Jouissez, femmes ! » de nos gazettes et l’impératif « Ne jouissez pas ! » de nos arrière-grands-mères, Lacan a de longue date établi l’isomorphie. Le contrôle commercial est plus constant, plus sûr, plus massif que n’a jamais pu l’être le contrôle patriarcal. La circulation prostitutionnelle généralisée est plus rapide et plus fiable que les difficultueux enfermements familiaux, dont la mise à mal, entre la comédie grecque et Molière, a fait rire pendant des siècles.

17. La maman et la putain. On fait dans certains pays des lois réactionnaire pour la maman et contre la putain, dans d’autres, des lois progressistes pour la putain et contre la maman. C’est cependant l’alternative qu’il faudrait récuser.

18. Non pas toutefois par le « ni… ni… », qui ne fait jamais que perpétuer en terrain neutre (au centre, comme Bayrou ?) ce qu’il prétend contester. « Ni maman ni putain », cela est tristounet. Comme « ni pute ni soumise », lequel est au demeurant absurde : une « pute » n’est-elle pas généralement soumise, oh combien ? On les appelait, autrefois, des respectueuses. Des soumises publiques, en somme. Quant aux « soumises », elles ne sont peut-être que des putains privées.

19. On y revient toujours : l’ennemi de la pensée, aujourd’hui, c’est la propriété, le commerce, des choses comme des âmes, et non la foi. On dira bien plutôt que c’est la foi (politique) qui manque le plus. La « montée des intégrismes » n’est que le miroir dans lequel les Occidentaux repus considèrent avec effroi les effets de la dévastation des consciences à laquelle ils président. Et singulièrement la ruine de la pensée politique, qu’ils tentent partout d’organiser, tantôt sous couvert de démocratie insignifiante, tantôt à grand renfort de parachutistes humanitaires. Dans ces conditions, la laïcité, qui se prétend au service des savoirs, n’est qu’une règle scolaire de respect de la concurrence, de dressage aux normes « occidentales » et d’hostilité à toute conviction. C’est l’école du consommateur cool, du commerce soft, du libre propriétaire et du votant désabusé.

20. On ne s’extasiera jamais assez sur la trajectoire de ce féminisme singulier qui, parti pour que les femmes soient libres, soutient aujourd’hui que cette « liberté » est si obligatoire qu’elle exige qu’on exclue des filles (et pas un seul garçon !) du seul fait de leur apparat vestimentaire.

21. Tout le jargon sociétal sur les « communautés » et le combat aussi métaphysique que furieux entre « la République » et « les communautarismes », tout cela est une foutaise. Qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, ou ils peuvent, manger ce qu’ils ont l’habitude de manger, porter des turbans, des robes, des voiles, des minijupes ou des claquettes, se prosterner à toute heure devant des dieux fatigués, se photographier les uns les autres avec force courbettes ou parler des jargons pittoresques. Ce genre de « différences » n’ayant pas la moindre portée universelle, ni elles n’entravent la pensée, ni elles ne la soutiennent. Il n’y a donc aucune raison, ni de les respecter, ni de les vilipender. Que « l’Autre », – comme disent après Levinas les amateurs de théologie discrète et de morale portative – vive quelque peu autrement, voilà une constatation qui ne mange pas de pain.

22. Quant au fait que les animaux humains se regroupent par provenance, c’est une conséquence naturelle et inévitable des conditions le plus souvent misérables de leur arrivée. Il n’y a que le cousin, ou le compatriote de village, qui peut, volens nolens, vous accueillir au foyer de St Ouen l’Aumône. Que le chinois aille là où il y a déjà des Chinois, il faut être obtus pour s’en formaliser.

23. Le seul problème concernant ces « différences culturelles » et ces « communautés » n’est certes pas leur existence sociale, d’habitat, de travail, de famille ou d’école. C’est que leurs noms sont vains là où ce dont il est question est une vérité, qu’elle soit d’art, de science, d’amour ou, surtout, de politique. Que ma vie d’animal humain soit pétrie de particularités, c’est la loi des choses. Que les catégories de cette particularité se prétendent universelles, se prenant ainsi au sérieux du Sujet, voilà qui est régulièrement désastreux. Ce qui importe est la séparation des prédicats. Je peux faire des mathématiques en culotte de cheval jaune et je peux militer pour une politique soustraite à la « démocratie » électorale avec une chevelure de Rasta. Ni le théorème n’est jaune (ou non-jaune), ni le mot d’ordre qui nous rassemble n’a de tresses. Non plus d’ailleurs qu’il n’a d’absence de tresses.

24. Que l’école soit, dit-on, fort menacée par une particularité aussi insignifiante que le foulard de quelques filles amène à soupçonner que ce n’est jamais de vérité qu’il y est question. Mais d’opinions, basses et conservatrices. N’a-t-on pas vu des politiciens et des intellectuels affirmer que l’école est d’abord là pour « former des citoyens »? Sombre programme. De nos jours, le « citoyen » est un petit jouisseur amer, cramponné à un système politique dont tout semblant de vérité est forclos.

25. Ne serait-on pas préoccupé, en haut et bas lieu, de ce que nombre de filles d’origine algérienne, marocaine, tunisienne, le chignon bien serré, la mine austère, acharnées au travail, composent, avec quelques Chinois non moins vissés à l’univers familial, de redoutables têtes de classe ? De nos jours, il y faut pas mal d’abnégation. Et il se pourrait que la Loi du soviétique Chirac aboutisse à l’exclusion tapageuse de quelques excellentes élèves.

26. « Jouir sans entraves », cette ânerie soixante-huitarde, n’a jamais fait tourner à haut régime le moteur des savoirs. Une certaine dose d’ascétisme volontaire, on en connaît la raison profonde depuis Freud, n’est pas étrangère au voisinage de l’enseignement et d’au moins quelques rudes fragments de vérités effectives. De sorte qu’un foulard, après tout, peut servir. Là où désormais le patriotisme, cet alcool fort des apprentissages, fait entièrement défaut, tout idéalisme, même de pacotille, est le bienvenu. Pour qui du moins suppose que l’école est autre chose que la « formation » du citoyen-consommateur.

le cri27. En vérité, la Loi foulardière n’exprime qu’une chose : la peur. Les Occidentaux en général, les Français en particulier, ne sont plus qu’un tas frissonnant de peureux. De quoi ont-ils peur ? Des barbares, comme toujours. Ceux de l’intérieur, les « jeunes des banlieues »; ceux de l’extérieur, les « terroristes islamistes ». Pourquoi ont-ils peur ? Parce qu’ils sont coupables, mais se disent innocents. Coupables d’avoir, à partir des années 1980, renié et tenté d’anéantir toute politique d’émancipation, toute raison révolutionnaire, toute affirmation vraie d’autre chose que ce qu’il y a. Coupables de se cramponner à leurs misérables privilèges. Coupables de n’être plus que de vieux enfants qui jouent avec ce qu’ils achètent. Eh oui, « dans une longue enfance on les a fait vieillir ». Aussi ont-ils peur de tout ce qui est un peu moins vieux qu’eux. Par exemple, une demoiselle entêtée.

28. Mais surtout, Occidentaux en général et Français en particulier ont peur de la mort. Ils n’imaginent même plus qu’une Idée puisse valoir qu’on prenne pour elle quelques risques. « Zéro mort », c’est leur plus important désir. Or, ils voient partout dans le monde des millions de gens qui n’ont aucune raison, eux, d’avoir peur de la mort. Et, parmi eux, beaucoup, presque chaque jour, meurent au nom d’une Idée. Cela est pour le « civilisé » la source d’une intime terreur.

29. Et je sais bien que les Idées pour lesquelles on accepte aujourd’hui de mourir ne valent en général pas cher. Convaincu que tous les dieux ont de longue date déclaré forfait, je me désole de ce que de jeunes hommes, de jeunes femmes, déchiquettent leurs corps dans d’affreux massacres sous la funèbre invocation de ce qui depuis longtemps n’est plus. Je sais en outre qu’ils sont instrumentés, ces « martyrs » redoutables, par des comploteurs peu discernables de ceux qu’ils prétendent abattre. On ne redira jamais assez que Ben Laden est une créature des services américains. Je n’ai pas la naïveté de croire à la pureté, ni à la grandeur, ni même à une quelconque efficacité, de ces tueries suicidaires.

30. Mais je dis que ce prix atroce est d’abord payé à la destruction minutieuse de toute rationalité politique par les dominants d’Occident, entreprise que n’ont rendue aussi largement praticable que l’abondance, notamment en France, des complicités intellectuelles et populaires. Vous vouliez avec acharnement liquider jusqu’au souvenir de l’Idée de révolution ? Déraciner tout usage, même allégorique, du mot « ouvrier »? Ne vous plaignez pas du résultat. Serrez les dents, et tuez les pauvres. Ou faites-les tuer par vos amis américains.

31. On a les guerres qu’on mérite. Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l’assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards.

32. On dira que c’est moins grave. Certes. C’est moins grave. Devant feu le Tribunal de l’Histoire, nous obtiendrons les circonstances atténuantes : « Spécialiste des coiffures, il n’a joué dans l’affaire qu’un petit rôle ».

Alain Badiou

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Normandie-Niemen : Une amitié oubliée qui aurait été bien ulile aujourd’hui


Un vétéran du Normandie-Niemen sorti de l’oubli à Yaroslavl

Valentin Ogourtsov, 87 ans, a été fait chevalier de la Légion d’honneur pour avoir participé au régiment d’aviation Normandie-Niemen, qui a combattu les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale. « Le seul chevalier de la Légion d’honneur de Yaroslavl ! », comme il le signale. Rencontre avec ses souvenirs, en présence de son fils unique, Aleksandr Valentinovitch.

Régiment d’aviation Normandie-Niemen
Régiment d’aviation Normandie-Niemen

« Mon capitaine ! »

« On nous avait dit que les pilotes seraient français et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Mon capitaine ! : c’est comme ça qu’on les apostrophait », se souvient Valentin Ivanovitch Ogourtsov au milieu d’un tas de journaux et de notes éparpillés, fringuant dans sa chemise bleu ciel – la couleur de ses yeux.

Son récit est hésitant, emmêlé, brouillon. Quand il perd le fil, son fils vient à la rescousse : Valentin a grandi dans la petite ville de Fourmanov, dans le district d’Ivanovo. De l’école où il a étudié jusqu’à être appelé, à 17 ans, pour intégrer le régiment Normandie-Niemen, il reçoit tous les 9 mai – Jour de la Victoire – des lettres d’enfants lui témoignant leur admiration.

« Début 1943, j’ai été appelé, j’étais au lycée. Nous étions cinq frères et sœurs, et j’étais l’aîné des deux garçons. Mon père ne pouvait pas aller au front à cause de sa position importante au sein du Parti », raconte le vieil homme d’une voix lointaine.

Envoyé à Ivanovo comme mécanicien, le jeune homme est d’abord formé pendant un mois sur des avions de type américain, les AiraCobra. Puis le régiment franco-russe est transféré à Toula pour s’exercer sur des avions russes, les chasseurs Yak. Un mois plus tard, c’est le départ pour le front.

« Nous n’étions que des gamins »

Le régiment était composé d’une petite dizaine d’escadrilles : Valentin était chargé de l’entretien de l’avion numéro 16, deuxième escadrille.

« Au début, les pilotes français sont arrivés avec leurs mécaniciens. Mais ces derniers n’étaient pas contents de leurs salaires, ils voulaient être payés comme les aviateurs. Et puis, ils ne connaissaient pas nos engins, ils ne savaient pas réparer en plein hiver, quand le froid vous gèle les mains. Ils râlaient : Pas question de travailler dans des conditions pareilles ! Alors ils sont repartis, et des Russes ont été assignés à leur place », explique Valentin. Lorsque je lui demande comment les Russes réagissaient à ce qui a tout l’air de protestations syndicales, le vieil homme abrège : « Vous savez, c’était l’époque de Staline, alors nous… ».

Il se souvient que les aviateurs français, très bien formés au combat aérien, avaient l’habitude de dessiner une croix sur leur avion pour chaque engin ennemi abattu. L’équipe franco-russe communiquait grâce à des traducteurs. « Sauf un, qui parlait russe. Nous n’étions que des gamins, vous savez. Mais la responsabilité était énorme », dit-il.

Valentin Ogourtsov (au milieu), France, 2006
Valentin Ogourtsov (au milieu), France, 2006

Le vieil homme ne garde que des bons souvenirs de ses relations avec les Français : « On s’entendait bien. On ne mangeait pas ensemble, mais les Français partageaient parfois leur nourriture avec nous. Ils ne mangeaient pas de kacha, vous comprenez… ils n’aimaient pas ça. Dans leurs avions, ils stockaient des biscuits, du chocolat. Et avant chaque vol, ils nous en donnaient en cachette, en disant : Si je meurs, c’est gâché – profitez-en !. Mais ils ne nous ont jamais donné des cuisses de grenouille, non… »

L’un de ses souvenirs les plus douloureux est, étrangement, lié à leur dernière victoire sur les Allemands. Georges Henri, le pilote de l’avion numéro 16 sur lequel travaillait Valentin, abattit deux chasseurs lors d’un vol qui devait être son dernier, prenant ainsi l’avantage sur la mer Baltique. À l’atterrissage, Georges, tout heureux, se jeta vers ses collègues pour leur raconter son exploit – et fut mitraillé, dans sa course, par les soldats allemands qui cherchaient régulièrement à bombarder les aérodromes, pourtant camouflés.

« Mieux vaut tard que jamais »

Ainsi, en juin 1945, lorsque les mécaniciens russes accompagnèrent les pilotes français pour offrir à la France les 50 avions de chasse du Normandie-Niemen, Valentin ne put-il se joindre à eux : il n’avait plus de pilote. « J’aurais aimé y aller pourtant – pour raconter à la famille de Georges comment leur fils était mort en héros », regrette-t-il.

Valentin n’a donné sa toute première interview qu’en 2009. À ma question de savoir « pourquoi si tard », il répond que, longtemps, il n’a « pas eu le droit » de parler de cet engagement. Ayant quitté l’armée en 1951, après avoir servi à Yaroslavl et en Extrême-Orient, Valentin est rentré chez lui, à Ivanovo.

Le quotidien des pilotes
Le quotidien des pilotes

Et c’est son père qui lui a alors formellement déconseillé de parler de son passé : « Tu risquerais des ennuis – mieux vaut te faire oublier ». Et le jeune homme s’est tu, vingt-cinq années durant. À l’époque, d’ailleurs, l’opération Normandie-Niemen était restée secrète, et personne n’en avait eu vent en URSS.

Ce n’est que dans les années 1960 que l’existence du régiment a été révélée au public, et les soldats récompensés. À l’exception des mécaniciens cependant – et Valentin a conservé l’anonymat. « Après l’armée, en 1951, j’ai commencé d’étudier pour intégrer la faculté de médecine. On disait que l’examen d’entrée était très sélectif. Mais à Ivanovo, les médecins étaient tous très vieux, il fallait du sang neuf. Un professeur m’a donné une antisèche pour m’aider à rédiger ma dissertation d’admission. Tout y était : j’ai juste recopié les dix commandements de Staline : Staline, merci de vivre ici parmi nous. Merci pour avoir fait ceci et cela, etc. Je n’ai fait que trois fautes en recopiant – une virgule, une majuscule… J’ai donc été admis à la faculté de médecine, et je suis devenu gynécologue. »

Envoyé à Yaroslavl au bout de quelques années, Valentin y a rencontré son épouse, fait un enfant, vécu sa vie. Jusqu’au jour où, après ce qui semble une éternité, on est venu les chercher, lui et une maigre poignée de vétérans, afin d’accompagner Vladimir Poutine au Bourget. « Mieux vaut tard que jamais », soupire son fils.

« Trois survivants »

Et, le 22 septembre 2006, près du musée français de l’Air et de l’Espace, un monument au régiment Normandie-Niemen était inauguré, dont une copie trône dans le quartier de Lefortovo, à Moscou. En présence de Jacques Chirac et Vladimir Poutine :
– Lequel des deux t’a le plus impressionné, papa ? demande Aleksandr.

– Aucun, fils, aucun, lâche Valentin, avec un signe las de la main. Je me souviens juste que, le soir, nous avons paradé dans les rues avec toutes nos décorations sur la poitrine.

Il se tourne vers moi :

– Tenez, regardez : c’est un document signé de la main de Staline. Il y exprime sa reconnaissance ! Et ça, c’est un itinéraire de vol : l’opération, les villes libérées, les dates…

– Qu’avez-vous ressenti en recevant la Légion d’honneur française ?, je demande.

– Rien. Pourquoi ? Je n’ai rien ressenti. Vous savez, à la cérémonie, nous n’étions plus que trois survivants.
Le régiment d’aviation Normandie-Niemen est la seule unité de combat étrangère à s’être battue, lors de la Seconde Guerre mondiale, sur le territoire soviétique. En 1942, de Gaulle a proposé à Moscou d’envoyer des pilotes français en URSS et Staline a accepté. Le 4 décembre 1942, dans la ville d’Ivanovo, à 300 km au nord-est de Moscou, fut créée l’escadrille aérienne française. Les pilotes la baptisèrent « Normandie ». Au palmarès du régiment franco-russe : 5249 vols, 869 combats aériens et 273 victoires en tout, de mars 1943 à avril 1945.

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Taxe sociale : Imaginer un revenu garanti pour tous


Foule-1Inventer une autre vie, d’autres rapports sociaux, peut sembler hors de propos en période de crise. L’exercice n’a pourtant jamais été aussi nécessaire. En Europe, en Amérique latine, en Asie, l’idée d’un droit au revenu inconditionnel fait son chemin.

On travaille, et, grâce à ce travail, on perçoit de l’argent. Une telle logique est si bien ancrée dans les esprits que la perspective d’instaurer un revenu inconditionnel, c’est-à-dire de verser à chacun une somme mensuelle suffisante pour lui permettre de vivre, indépendamment de son activité rémunérée, apparaît comme une aberration. Nous sommes encore persuadés de devoir arracher à une nature aride et ingrate les moyens de notre subsistance individuelle ; or la réalité est bien différente.

Bourses étudiantes, congés parentaux, pensions de retraite, allocations familiales, indemnités de chômage, régime français des intermittents du spectacle, minima sociaux : autant de prestations qui ont en commun de découpler revenu et travail. Si insuffisants, si attaqués que puissent être tous ces dispositifs, ils montrent que le revenu garanti est une utopie « déjà là ». En Allemagne, le revenu de la population ne provient directement du travail qu’à hauteur de 41 %, signalent Daniel Häni et Enno Schmidt dans leur film Le Revenu de base (2008) (1). En France, en 2005, il dépendait à 30 % de la redistribution (allocations diverses) : « Malgré tous les discours idéologiques, malgré la liquidation de l’Etat-providence, vilipendé par les néolibéraux, la part des prélèvements obligatoires est montée inexorablement sous les présidents Mitterrand, Chirac et Sarkozy (2) ». Et il ne serait pas très difficile de déplacer encore le curseur pour s’employer à ce que chacun soit à l’abri du besoin.

La première conséquence d’un revenu de base étant de faire disparaître le chômage comme problème –à la fois question de société et source d’angoisse individuelle–, on économiserait, pour commencer, les sommes engagées dans la poursuite de l’objectif officiel du plein-emploi. Plus rien ne justifierait les cadeaux faits aux entreprises pour les inciter à embaucher. Rappelons que les politiques d’exonération ou de réduction des cotisations sociales menées à cet effet sont passées de 1,9 milliard d’euros en 1992 à 30,7 milliards en 2008 (3). Ou encore qu’en 1989 le groupe sudcoréen Daewoo avait reçu 35 millions d’euros pour bâtir en Lorraine trois usines qu’il allait fermer en 2002, laissant mille personnes sur le carreau… Par ailleurs, le revenu garanti étant universel et inconditionnel –il est versé à tous, pauvres et riches, ces derniers le remboursant par l’impôt–, des économies seraient réalisées en supprimant tout le travail administratif lié à la surveillance des bénéficiaires de l’aide sociale, discutable du fait de son caractère humiliant, intrusif et moralisateur (4).

Mais précisons bien de quoi l’on parle exactement. Une mesure prônée, dans les années 1960, par des économistes aussi différents que James Tobin –également à l’origine du projet de taxation des transactions financières– et le libéral Milton Friedman a en effet de quoi inspirer la perplexité. Ce grand écart subsiste aujourd’hui : en France, le revenu garanti promu par Mme Christine Boutin (Parti chrétien-démocrate) n’est pas le même que celui défendu par M. Yves Cochet (écologiste) ou par le Mouvement Utopia, transversal aux Verts et au Parti de gauche.

D’un montant trop faible pour que l’on puisse se passer d’emploi, le revenu de base des libéraux fonctionne comme une subvention aux entreprises, et s’inscrit dans une logique de démantèlement de la protection sociale : c’est la perspective de l’impôt négatif de Friedman. Dans ses versions de gauche, au contraire, il doit être suffisant pour permettre de vivre –même si la définition de ce « suffisant » pose, on s’en doute, des questions épineuses. Et on ne le conçoit pas sans une défense conjointe des services publics et des prestations sociales (retraites, allocations-chômage ou assurance-maladie), ainsi que de certaines aides sociales. On s’entend également sur quelques autres caractéristiques : il devrait être versé mensuellement à chaque individu, de la naissance à la mort (les mineurs touchant un montant plus faible que les adultes), et non à chaque foyer ; aucune condition ni contrepartie ne serait exigée ; et il serait cumulable avec les revenus d’un travail.

Ainsi, chacun pourrait choisir ce qu’il souhaite faire de sa vie : soit continuer de travailler, soit conserver la jouissance de son temps en se contentant d’un niveau de consommation modeste, soit alterner. Les périodes hors emploi ne seraient plus suspectes, puisque le travail rémunéré cesserait d’être la seule forme reconnue d’activité. Ceux qui choisiraient de vivre du revenu garanti pourraient se consacrer pleinement à des tâches qui les passionnent et/ou qui leur semblent socialement utiles, seuls ou à plusieurs.

Car le projet mise largement sur les possibilités d’association libre qu’il ouvrirait. En 2004, deux chercheurs de l’Université catholique de Louvain ont tenté de deviner les effets produits par le revenu de base en s’intéressant aux gagnants du jeu Win For Life, équivalent belge de ce qui s’appelait en France Tac o Tac TV gagnant à vie, et qui offre un revenu mensuel. Mais l’essayiste Baptiste Mylondo relève une différence notable entre les deux situations, qui oblige à relativiser leurs conclusions : « Tandis que le bénéficiaire du revenu inconditionnel est entouré d’autres bénéficiaires, le gagnant du Loto est totalement isolé. Or la valeur du temps libre croît avec le nombre de personnes avec qui il est possible de le partager (5) ». Le revenu garanti modifierait donc considérablement à la fois le rapport au travail, le rapport au temps, le rapport à la consommation et le rapport aux autres pour un grand nombre de gens –y compris, par contagion, pour ceux qui choisiraient l’emploi salarié. Pour autant, il est certain qu’il imposerait de créer de nouveaux modes de socialisation, sans quoi il pourrait aussi favoriser un certain repli, notamment chez les femmes, qui risqueraient d’être cantonnées au foyer.

C’est aux Etats-Unis qu’est apparue, après guerre, l’idée d’un revenu de base progressiste. Initiateur en 1968, avec Paul Samuelson, John Kenneth Galbraith et mille deux cents autres économistes, d’un appel en ce sens, Tobin fait introduire son projet de demogrant dans le programme de George McGovern, dont il est le conseiller, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 1972. Avec la lourde défaite du candidat démocrate face à Richard Nixon, le projet est enterré.

Il refait surface en Europe, d’abord dans les Pays-Bas des années 1980 (6). En Belgique, un groupe de chercheurs et de syndicalistes crée en 1984, autour de l’économiste et philosophe Philippe Van Parijs, le Collectif Charles Fourier. Un colloque organisé en 1986 à l’Université catholique de Louvain donne naissance au Réseau européen pour le revenu de base (Basic Income European Network, BIEN), qui deviendra mondial (Basic Income Earth Network) en 2004. L’un de ses fondateurs, Guy Standing, économiste à l’Organisation internationale du travail (OIT), participe à l’expérience de revenu garanti lancée en 2011 en Inde.

En Allemagne, le débat a pris une vigueur particulière ces dernières années grâce à la campagne menée par Mme Susanne Wiest. Installée dans le nord du pays après avoir vécu douze ans dans une roulotte, à la fois par désir de liberté et pour économiser un loyer, MmeWiest travaillait comme assistante maternelle et peinait à joindre les deux bouts. Une réforme fiscale intégrant ses allocations familiales à son revenu imposable achève de l’exaspérer. Sa rencontre avec Häni et Schmidt, fondateurs en Suisse alémanique du réseau Initiative Grundeinkommen (« Initiative pour le revenu de base »), la convertit à leurs vues. Elle lance une pétition publique qui connaît un vif succès et qui aboutit en 2010 à un débat au Bundestag, assurant au passage une large diffusion du film de Häni et Schmidt Le Revenu de base.

En France, la revendication d’un revenu garanti s’est cristallisée lors de la fronde étudiante contre le projet de contrat d’insertion professionnelle (CIP) du gouvernement de M. Edouard Balladur, en 1994, avec la création, à Paris, du Collectif d’agitation pour un revenu garanti optimal (Cargo), bientôt intégré à Agir ensemble contre le chômage (AC !). Elle a resurgi lors du mouvement de chômeurs de l’hiver 1997-1998. A la même époque, le philosophe écologiste André Gorz se rallie à l’idée (7), qui trouve également un écho au sein du mouvement altermondialiste en cours de constitution (8). Alain Caillé, fondateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss), en est lui aussi partisan.

Enfin, face aux attaques dont a fait l’objet à partir de 2003 leur régime d’indemnisation, certains intermittents du spectacle militent non seulement pour le maintien du dispositif, mais pour son extension à l’ensemble de la population, de façon à normaliser l’alternance de périodes chômées et de périodes travaillées. Les secondes, font-ils valoir, se nourrissent des premières et ne pourraient exister sans elles. Sa proximité avec ce combat amènera M. Christophe Girard, maire socialiste du quatrième arrondissement de Paris, à plaider à la veille du congrès de son parti, en octobre 2012, pour l’instauration progressive d’un revenu universel (9).

Auparavant, et même s’il n’en est pas resté grand-chose dans la mesure finalement votée, l’idée que la société doit à ses membres les moyens de leur subsistance avait hanté les débats parlementaires autour de la création du revenu minimum d’insertion (RMI) par le gouvernement de M. Michel Rocard, en 1988. A gauche, certains, à commencer par le rapporteur du texte, M. Jean-Michel Belorgey, contestaient le conditionnement du RMI à des « efforts d’insertion ». Et ils s’interrogeaient : peut-on parler d’un « droit » pour un revenu dont l’obtention est suspendue à un passage devant une commission, et pour lequel une contrepartie est exigée (10) ? C’est aussi le sens du slogan sans fioritures des manifestations de chômeurs, « Du fric pour vivre ! » : dans une société que ne menace aucune pénurie, chacun devrait avoir droit à une vie digne.

Au sein de la gauche radicale, le revenu garanti est cependant loin de faire l’unanimité. Avec un éventail de défenseurs aussi bigarré, il fait d’abord craindre de se retrouver en douteuse compagnie. En outre, il diffère par beaucoup d’aspects des projets habituellement portés par la gauche anticapitaliste. Compte tenu de la résistance des mentalités, l’idée aurait sans doute bien du mal à s’imposer ; mais, même si elle y parvenait, sa mise en œuvre serait loin de régler tous les problèmes. Ses promoteurs, d’ailleurs, ne le prétendent pas.

Le revenu de base vise d’abord à fournir à tous le minimum vital, que ce soit au Nord ou au Sud, où il a aussi ses partisans. On estime en général qu’il aurait pour effet de stimuler l’activité économique dans les pays en développement et de la réduire légèrement ailleurs –raison pour laquelle il intéresse les écologistes. Dans les sociétés occidentales, il offrirait la possibilité d’échapper au chômage, à la précarité, au mal-logement et à la pauvreté laborieuse, ou, pour certains salariés, à la souffrance physique et psychique subie au travail. Mais il ne mettrait pas à bas le capitalisme, et, même si certains lui associent un projet de revenu maximum (11), il ne supprimerait pas les inégalités. C’est ce que beaucoup ne manquent pas de lui reprocher. Ainsi, le communiste libertaire Claude Guillon, jugeant ce programme trop timoré, a brocardé dans un livre ce qu’il appelle le « garantisme ». Il se défend cependant de « faire du pire et de son maintien le levier de la révolte », et admet que l’on parle mieux de politique le ventre plein (12)…

Plutôt que de renverser un ordre injuste pour le remplacer par un ordre juste, le revenu de base donnerait « une impulsion culturelle », pour reprendre le sous-titre du film de Häni et Schmidt. Il apporterait à la fois une reconnaissance et un encouragement aux activités hors marché, de manière à entamer une transition dont nul ne peut prédire où elle mènerait. Et, en laissant le choix aux individus, il suppose qu’on leur fasse confiance. Certes, la gauche anticapitaliste ne partage pas la forte analyse de l’essayiste libéral Nicolas Baverez, selon laquelle, « pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance (13) ». Mais la radicalité des projets politiques qu’elle défend va souvent de pair avec une définition un peu monolithique de la « bonne vie ».

C’est précisément l’abandon de cette logique qui a séduit le militant suisse Oliver Seeger, coauteur de la version française du film Le Revenu de base. Ancien de Longo Maï, une coopérative agricole communautaire établie après 1968 dans les Alpes-de-Haute-Provence (14), il récuse, avec le recul, « ce présupposé implicite selon lequel [ses camarades et lui étaient] une avant-garde révolutionnaire, une petite élite qui se préparait pour le jour J ». Le revenu garanti, à l’inverse, permet « de laisser les gens libres, pour une fois. De ne pas penser à leur place, de ne pas leur prémâcher une idéologie qu’ils seraient condamnés à suivre ». Le changement de société serait tout sauf facile : « J’espère bien que les gens auraient mal à la tête, et au cœur, et au ventre, que tout leur métabolisme serait dérangé, s’ils devaient réfléchir à ce qu’ils ont réellement envie de faire ! Comment pourrait-il en être autrement quand, pendant des années, on est allé au turbin sans se poser de questions ? Mais j’aimerais vraiment avoir une chance de voir ce que cela pourrait donner » (15).

Une autre critique importante adressée au revenu inconditionnel concerne sa remise en question de la norme du travail. Historiquement, le mouvement ouvrier s’est organisé au sein du salariat. Il y a forgé tous ses outils de résistance à l’exploitation et y a obtenu toutes ses conquêtes, des congés payés à la protection sociale. Au point parfois d’oublier que la « disparition du salariat » figurait parmi les objectifs inscrits par la Confédération générale du travail (CGT) dans la charte d’Amiens, en 1906… En outre, pour le monde syndical et les courants politiques qui en sont proches, le travail est une source irremplaçable de dignité et de réalisation de soi. Economiste membre de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac), JeanMarie Harribey estime qu’il constitue, « qu’on le veuille ou non », un « vecteur essentiel d’intégration sociale », car il confère à l’individu « sa qualité d’homme entier, producteur et citoyen » (16).

Paradoxalement, c’est pourtant la défense du travail qui motive certains partisans du revenu garanti. Ils y voient le moyen d’améliorer les conditions dans lesquelles on l’exerce, et de lever une ambiguïté fondamentale. Le « droit au travail » est inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; mais, interrogent dans leur film Häni et Schmidt, « peut-il exister un droit à être obligé de faire quelque chose ? » Le revenu de base permettrait donc à certains salariés de ne plus l’être, et aux chômeurs qui le souhaiteraient d’occuper à nouveau un emploi. Le fait de ne pas jouer sa survie pourrait donner un plus grand pouvoir de négociation face à l’employeur, en particulier pour les tâches pénibles. Van Parijs et Yannick Vanderborght invitent également à imaginer l’atout que représenterait un revenu garanti « en cas de grève de longue durée (17) »…

Mais, par ailleurs, d’autres promoteurs de l’idée formulent bien une critique du salariat, en particulier au sein du courant décroissant (Mylondo et Utopia, notamment). La plupart des emplois, font-ils valoir, ne procurent à leurs titulaires ni l’estime de soi ni le sentiment de servir l’intérêt général, quand ils ne leur donnent pas le sentiment franchement inverse. Et, même si c’était le cas, les gains de productivité liés au progrès technique ne permettront de toute façon pas de fournir un poste à chacun. Partisan d’un salaire à vie inconditionnel financé par l’extension du système de la cotisation, Bernard Friot partage cette analyse : « Mieux vaut ne rien faire que d’être une inspectrice d’académie occupée à détricoter la fonction publique ou un ouvrier fabriquant des semences stériles pour Monsanto. » Il qualifie de « fable » le plein-emploi des « trente glorieuses », auquel il s’agirait de retourner : « N’oublions jamais que le prétendu plein-emploi des années 1960 était celui des hommes » (18).

Le courant inspiré de l’autonomie ouvrière italienne, représenté, en France, par Yann Moulier-Boutang ou par le cofondateur du Cargo Laurent Guilloteau, appuie quant à lui sa critique du salaire sur le concept de general intellect, emprunté à Karl Marx. Dans les Grundrisse, Marx prédisait qu’arriverait un moment où le savoir accumulé au fil de l’histoire par l’ensemble de la société serait le cœur de la création de valeur. Avec l’avènement de l’économie de l’immatériel, nous y sommes, affirment ses lecteurs. Et, dès lors, le capitalisme ne peut que devenir de plus en plus agressivement parasite : il ne fait plus que s’approprier des compétences développées en dehors de lui et inséparables des personnes, lesquelles, de surcroît, n’ont pas besoin de lui pour les mettre en œuvre.

L’essentiel de la production de richesses se jouerait donc en dehors de l’emploi. Entre les figures de la cigale insouciante et de la fourmi industrieuse, Moulier-Boutang en interpose une troisième, celle de l’abeille : son travail de pollinisation ne crée pas de valeur directe, mais aucune production ne pourrait exister sans lui. De même, chacun, par ses activités quotidiennes les plus anodines, participe indirectement à l’économie.

L’argument a l’avantage de renvoyer à leur inanité les représentations fantasmatiques, agitées par les démagogues, d’« assistés » inutiles et fainéants vivant du travail des autres. Mais en faire la justification du revenu garanti constitue un piège que Gorz avait bien vu : « On reste ainsi sur le plan de la valeur travail et du productivisme. » Or « le revenu d’existence n’a de sens que s’il n’exige ni ne rémunère rien » : il doit au contraire permettre la création « de richesses non monnayables » (19).

Nul besoin, de toute façon, d’en passer par le general intellect pour fonder en théorie l’instauration d’un revenu garanti. Dans La Justice agraire, en 1796, l’un des premiers promoteurs de l’idée, le révolutionnaire anglo-américain Thomas Paine, y voyait une juste indemnisation pour l’appropriation par quelques-uns de la terre, pourtant censée appartenir à tous…

Mona CHOLLET

source : http://www.interet-general.info/spip.php?article18545

(1) http://le-revenu-de-base.blogspot.fr

(2) Yann Moulier-Boutang, L’Abeille et l’Economiste,Carnets Nord, Paris, 2010.

(3) Projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2013, annexe 5.

(4) Pôle emploi continuerait sans doute à exister, puisqu’il y aurait toujours un marché du travail, mais changerait radicalement de mission.

(5) Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous. Précis d’utopie réaliste, Utopia, Paris, 2010.

(6) Cf.Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs, L’Allocation universelle, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2005.

(7) André Gorz, Misères du présent, richesse du possible, Galilée, Paris, 1997.

(8) Lire Jean-Paul Maréchal, « Revenu minimum ou “deuxième chèque” ? », et Ignacio Ramonet, « L’aurore », Le Monde diplomatique, respectivement mars 1993 et janvier 2000. Mais aussi Yoland Bresson, « Instaurer un revenu d’existence contre l’exclusion », Le Monde diplomatique,février 1994. Créateur en 1989 de l’Association pour l’instauration d’un revenu d’existence (AIRE), cofondateur du BIEN, Bresson est critiqué en raison du faible montant qu’il prône, et qui le classe parmi les promoteurs d’un revenu garanti « de droite ».

(9) Christophe Girard, « Ma contribution pour le congrès du PS, pour un revenu social garanti », 4 septembre 2012, www.huffingtonpost.fr

(10) Laurent Geffroy, Garantir le revenu. Histoire et actualité d’une utopie concrète, La Découverte – Mauss, coll. « Recherches », Paris, 2002.

(11) Lire Sam Pizzigati, « Plafonner les revenus, une idée américaine », Le Monde diplomatique, février 2012.

(12) Claude Guillon, Economie de la misère, La Digitale, Quimperlé, 1999.

(13) 20 Minutes, Paris, 7 octobre 2003.

(14) Lire Ingrid Carlander, « Les irréductibles de Longo Maï », Le Monde diplomatique, mars 1996.

(15) « Revenu garanti, “la première vision positive du XXIe siècle” », décembre 2010, www.peripheries.net

(16) Cité par Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous, op. cit.

(17) L’Allocation universelle, op. cit.

(18) Bernard Friot, L’Enjeu du salaire,La Dispute, coll. « Travail et salariat », Paris, 2012.

(19) André Gorz, L’Immatériel, Galilée, Paris, 2003.

Centrafrique : Un coup de force de plus


FRANCOIS_BOZIZEDepuis vendredi, l’AFP et RFI nous préparaient à la prise de Bangui, la capitale de la République Centrafricaine, par les rebelles regroupés dans la coalition SELEKA. Dimanche matin, le porte-parole des mercenaires annonçait depuis Paris, via l’AFP, la prise du Palais présidentiel et la fuite de François Bozizé. Ce serait, si les informations se confirment, le énième coup de force en Afrique réalisé par des rebelles qui n’ont de rebelles que le nom.

Ils ont tous les mêmes caractéristiques et suivent les mêmes scénarios. Ils viennent d’une région avec un sous-sol généralement riche, ou arrivent avec un leader charismatique préparé de longue date à son futur métier. Ils prennent  soin de créer un bureau dans une capitale européenne pour leur communication et leur image. Ils ont d’énormes moyens financiers et des armes sorties d’on ne sait où. Lire la suite Centrafrique : Un coup de force de plus