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Leçon de journalisme, d’éthique et d’humanisme pour Reporters Sans Frontières en Chine


Hua Chunying1Tout le monde connaît aujourd’hui Reporters Sans Frontières, et surtout, qui est derrière cette organisation, comme du reste tous ces trucs sans frontières. Il semble que leur tâche devient de plus en plus difficile, La Syrie est passée par là. Deux ans de Syrie ont profondément modifié la perception mondiale de toutes les hypocrisies patiemment édifiées au cours de ces dernières décennies. Les indignations sélectives fonctionnent de plus en plus mal, et finissent même par irriter et provoquer des réactions directement agressives et peu diplomatiques.

Ça a été récemment le cas en Chine, cible favorite de RSF.

Dès qu’il se passe quelque chose en Chine, RSF frétille et commence à tailler ses plumes et à sortir des tiroirs tous les mots spécialement réservés aux  »méchantes dictatures » en général et à la Chine en particulier. Quand il s’agit de terrorisme, c’est le grand festin. Il y a forcément des terroristes abattus et surtout, des arrestations qu’il sera impératif de dénoncer. En moins de deux, des équipes sont déjà sur place, armées de leur lexique «  spécialement réservé aux  »méchantes dictatures » en général et à la Chine en particulier » pour libérer les  »dissidents ». Ici, quoi qu’ils fassent, ce sont des dissidents.

Et d’ailleurs, pour RSF et tous les grands médias occidentaux, il n’y a pas de terroristes en Chine ; Il y a, éventuellement des  »terroristes », avec plein de guillemets quand il n’est plus possible de ne pas voir les dizaines de victimes de ces  »terroristes ». Comment peut-il y avoir des terroristes en Chine, puisqu’il ne peut y avoir que l’occident qui doit être terrorisé ? Qu’il y ait un attentat à Paris, Londres ou New York, et nous devenons tous des parisiens, des londoniens ou des new-yorkais. Un attentat en Russie, en Irak ou en Chine ? On attendra longtemps avant que l’on nous demande d’être tous des russes, irakiens ou chinois.

Leur droit de l’homme et leur liberté d’expression plein la bouche, les équipes de RSF sont donc arrivées en Chine pour exiger la libération de dissidents et condamner le contrôle de l’information par le gouvernement chinois dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang (nord-ouest), à la suite d’un massacre perpétré par des extrémistes. 16 extrémistes religieux armés de couteaux avaient tué 24 personnes la semaine dernière dans le district de Shanshan de la préfecture de Tourfan. La police locale avait abattu onze assaillants et interpellé cinq autres. Les autorités chinoises, qui savent à quoi s’en tenir vis à vis de ces extrémistes, sont décidées à éradiquer le mal avant qu’il n’y ait encore plus de dégâts, ce qui semble contrarier certains dont RSF qui auraient bien aimé que la graine pousse et prolifère.

Devant les niaiseries droit-de-lhommistes habituelles tenues par RSF, la réponse de la Chine, par la bouche de la porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères, Mme Hua Chunying, a été cinglante : « Si quelqu’un refuse non seulement de dénoncer ou de combattre ces atrocités et qu’en outre il adopte une attitude sceptique envers les dispositions légales du gouvernement chinois ou qu’il prononce des commentaires critiques sur la politique nationale et religieuse de la Chine, cela ne fait que prouver son double standard et sa vision sérieusement biaisée de la Chine ».

La porte-parole a souligné que la politique ethnique et religieuse du gouvernement chinois au Xinjiang correspondait aux conditions nationales et à la situation actuelle au Xinjiang. Cette politique a gagné le soutien de tous les groupes ethniques dans la région.

Le projet d’une poignée de personnes de diviser le Xinjiang et de saper la stabilité et le développement régional va à l’encontre de la volonté du peuple et est voué à l’échec, a rappelé la porte-parole.

« Nous espérons que les parties concernées et les médias pourront abandonner leur préjugés politiques, reconnaître la politique ethnique et religieuse de la Chine de façon globale, objective et appropriée, se rendre clairement compte de la nature et du danger du terrorisme, comprendre et soutenir la position et les préoccupations du gouvernement chinois ainsi que les mesures que la Chine doit prendre pour sauvegarder l’unité nationale et la stabilité sociale au Xinjiang et pour protéger la sécurité et les biens de la population », a-t-elle ajouté.

Les reporters de RSF savaient tout ça déjà. La porte-parole ne leur apprend donc rien.Mais aujourd’hui il y a quelque chose de nouveau : l’effet Snowden. Jusqu’ici, bien des offensives de l’Occident se sont placées sur le terrain de la communication, avec comme munitions les missiles droit-de-l’hommistes. Tous les pays non satellites étaient des cibles potentielles, plus particulièrement la Chine où chaque chef d’état en visite se devait de réciter son bout de  »condamnation ferme » avant même de dire bonjour à ses hôtes.

Avec les révélations de Snowden, tout va changer. D’une part, les indignations habituelles seront de moins en moins crédibles et perdront donc de leur force et leur effet et, d’autre part, les pays comme la Chine peuvent s’y référer pour renvoyer le boomerang. Du fait que les révélations soient publiques et que Snowden soit américain, qui plus est un ancien du système, facilite encore plus les choses. Toutes les réponses chinoises sembleront désormais dire : « arrêtez de nous casser les pieds, vous faites pire et c’est vous les voyous. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est vous-même qui le dites, à travers l’un des vôtres ». Et les chinois seront entendus et compris du monde entier, à cause de la publicité faite autour des révélations et de la suite des événements qui en ont découlés. Snowden vient d’inventer, sans le savoir, le système de défense anti-droit-de-l’hommiste. Les conséquences de l’action de ce jeune hommes n’ont pas fini de nous surprendre.

En attendant, les reporters de RSF sont partis pour parler dans le vide pour longtemps, car la Chine est bien décidée à en finir avec le terrorisme chez elle. Elle n’a pas attendu Snowden pour mettre en place un dispositif pour désamorcer la bombe, mais maintenant elle peut balayer d’un revers de main, publiquement, les  »préoccupations » d’un Obama devenu, par ailleurs, complètement inaudible sur ce plan.

Avic

Pourquoi Édouard Snowden a-t-il choisi Hong Kong ?


hong_kong_nightBeaucoup de monde dans les médias américains se demande pourquoi le plus célèbre dénonciateur de l’Amérique, âgé de 29 ans, Edward Snowden, est allé se planquer dans la ville-État de Hong Kong, appartenant à part entière à la République populaire de Chine, pour y chercher refuge, même temporaire.

Hong Kong a un traité d’extradition avec les Etats-Unis, disent-ils. Et comme pour la Chine, qui contrôle les affaires internationales de la Région administrative spéciale de Hong Kong, tout en lui accordant l’autonomie locale pour régir ses affaires internes, ses dirigeants « ne veulent pas irriter les Etats-Unis » à un moment où l’économie chinoise marque le pas.

Ces gens n’ont pas beaucoup de compréhension de Hong Kong ou de la Chine.

En tant que quelqu’un qui a passé près de sept ans en Chine et à Hong Kong, permettez-moi de présenter mes réflexions sur les raisons qui ont poussé Snowden, de toute évidence un homme très avisé en dépit de son manque d’éducation universitaire, à faire ce choix.

Tout d’abord, oubliez le traité d’extradition de Hong Kong. Quand il s’agit de décider si une personne doit être extradée, en particulier pour un crime politique, par opposition à un simple meurtre ou braquage de banque, la décision sera prise à Pékin, pas dans une salle d’audience de Hong Kong. Deuxièmement, Hong Kong a une longue histoire de fournisseur d’asile aux dissidents – même à des dissidents recherchés par le gouvernement chinois. Ça avait été le cas, par exemple, de l’activiste du mouvement ouvrier chinois Han Dongfang, qui avait fait l’objet d’un coup de filet massif après les manifestations de Tiananmen, mais qui avait réussi à s’enfuir à Hong Kong avant la rétrocession de la place par la Grande-Bretagne à la Chine, et qui continue toujours de surveiller les conflits de travail et les protestations ouvrières à partir de son domicile sur l’île Lamma de Hong Kong. Hong Kong a aussi une population très favorable aux valeurs démocratiques – certainement bien plus que la majorité des citoyens américains. Les habitants de Hong Kong peuvent ne pas accorder trop d’importance à la situation de Snowden pour le moment, mais si les Etats-Unis devaient rechercher activement à l’extrader, je suis convaincu que toute la ville se soulèverait pour le soutenir, y compris les médias locaux.

Quant à la Chine, alors que l’affaire soulevée par Snowden est en cours – l’exposition d’un programme d’espionnage orwellien ciblant le peuple américain et géré par l’ultrasecrète NSA – ce n’est certainement pas une affaire dont le gouvernement chinois aimerait discuter étant donné leur propre société verrouillée. Vous pouvez parier que les gens du Bureau de la Propagande à Pékin, et dans le cercle intime du gouvernement, se frottent les mains avec allégresse à la fois à cause de l’embarras incroyable provoqué par l’hypocrisie des Etats-Unis mise en lumière par leur hôte Snowden, et aussi à cause de la mine de renseignements de sécurité qu’il a en sa possession, et qu’ils peuvent peut-être l’amener à divulguer s’ils le traitent bien.

Et puis, il y a la question du concept confucéen du don et obligations réciproques. Ce n’était, j’en suis sûr, pas par hasard que Snowden a choisi le week-end où le président Obama avait organisé un sommet en Californie pour accueillir le nouveau président chinois  Xi Jinping, pour divulguer son identité en tant que dénonciateur de la NSA, au sujet du programme national d’espionnage, au Guardian et au Washington Post . Ce faisant, il a donné au président Xi un cadeau incroyable – la chance d’avoir le dessus dans ses négociations avec un Obama extrêmement embarrassé et compromis sur des questions telles que le piratage informatique chinois des entreprises américaines et des secrets du gouvernement, ainsi que le vol de propriétés intellectuelles. Car bien sûr, il est clair que la NSA est au moins aussi actif dans le piratage d’ordinateurs chinois et dans l’espionnage des communications chinoises.

Un cadeau tel que celui-là n’est pas facilement ignoré ou oublié dans la culture chinoise. Le Président Xi doit beaucoup à Snowden, et je crois qu’il va honorer cette dette en veillant à ce que Snowden soit à l’abri de toute menace qui pourrait provenir d’un gouvernement américain vindicatif ou apeuré.

Mais Snowden ne se fonde pas uniquement sur les valeurs culturelles chinoises pour se protéger.

Il a également pris soin d’envoyer un puissant message d’avertissement aux responsables américains dans un interview dans une  vidéo publique qu’il a sortie lui-même . Comme il l’a dit à l’interviewer Glenn Greenwald, « j’ai eu accès à des listes complètes de toutes les personnes travaillant à la NSA, la communauté du renseignement tout entier, et des agents infiltrés partout dans le monde ; les emplacements de chaque station, nous savons quelles sont  leurs missions et ainsi de suite. Si je ne cherchais qu’à nuire aux Etats-Unis? Vous pourriez arrêter le système de surveillance dans l’après-midi « .

Cette ligne à la fin a dû raidir dans leurs sièges les gens de Langley et du quartier général de la NSA, ou a dû les inciter à se diriger droit vers le bar pour un raide! Et en effet, il le pouvait. Et je peux même vous garantir, Snowden étant aussi futé qu’il est, qu’il a déjà pris cette information et dispersé à un certain nombre de personnes de confiance, peut-être même Greenwald, avec instructions de tout balancer sur le Web si jamais quelque chose devait lui arriver, comme par exemple son kidnapping, sa disparition ou son assassinat. Il s’agit d’une superbe police d’assurance et cela ne lui aura pas échappé. Il n’aurait pas pris la peine de dévoiler qu’il avait toutes ces informations à sa disposition s’il n’avait pas pensé qu’il pouvait avoir besoin de le faire.

Il serait relativement facile pour les barbouzes high-tech  de la NSA de tracer électroniquement Snowden pour voir s’il a vraiment téléchargé toutes ces informations ultrasecrètes et s’il peut vraiment faire sauter toute la machine d’espionnage américaine. S’ils découvrent qu’il a vraiment ces informations, il serait pratiquement intouchable.

La vraie question n’est pas de savoir ce qu’ils vont faire à Snowden. Mais plutôt ce que nous, Américains, allons faire maintenant que nous savons à quel point notre gouvernement est devenu réellement malsain et totalitaire.

Allons-nous revenir à notre train-train avec nos équipes sportives et nos programmes de télé-réalité, et oublier le fait que nous n’avons plus aucune intimité dans nos vies, que nos dirigeants élus et nos juges fonctionnent sur l’hypothèse que, s’ils sortent de la ligne, la machine fasciste de la NSA, qui travaille au service de l’élite corporative, pourra leur faire du chantage ou les détruire avec son accès à toutes leurs communications ? Ou allons-nous lever et exiger la fin de cette tyrannie high-tech au nom d’une «guerre» frauduleuse contre le terrorisme ?

Snowden s’est exilé et a renoncé à un excellent travail à Hawaï, dans l’espoir que nous allions nous lever quand nous aurons appris que notre démocratie a été détournée.

Espérons que ce ne sera pas en vain.

DAVE LINDORFF est un membre fondateur de ThisCantBeHappening! , et est un contributeur à Hopeless: Barack Obama and the Politics of Illusion  (AK Press).

Traduction : Avic